afrance

C’est la fin septembre 1999 ; je suis né à Paris, le 19 août 1971 mais ne parviens pas encore à trouver ma place ou me sentir chez moi dans mon pays natal.

J’y ai aimé et y aime une foule de personnes et de choses (le théâtre de Kantor, La Nuit des Rois, le Mahabharata, Rimbaud & le hip-hop, le punk des années 80, L’Œuvre au Noir, des sentiers en forêt, un village et des pierres, des enfants et des vieux, des jeunes, des marches (joyeuses ou graves) sous les fenêtres et des amis, des paysages de banlieue), ai toujours vécu là, né en France et de mère française, étais régulièrement en collège et lycée «le premier en français» mais me décide un jour (plusieurs jours ramassés ici et dans la mémoire en un seul) à partir ; je suis pris d’étouffement, un jour, et décide d’aller voir ailleurs.

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Plus tard, dans ce deuxième pays où j’ai refait ma vie, j’essaye de refaire de mémoire le trajet, les yeux fermés, qui conduisait de l’ascenseur jusqu’au rez-de-chaussée, puis dehors, me penche en passant pour relire à 30 ans de distance le nom des locataires sur les boîtes aux lettres (Abadou, Gabrielidis, Chatenet, Maugis, Tran, Vioux, Maillard, Abderahman, Cohen, Besnard) ; on descendait parfois par l’escalier, Alex et moi, et c’est dans ce hall d’entrée que nous dansions, presque chaque jour (1983, 84, 85…), face à la vitre, en branchant un magnétophone sur la prise de service. Je pousse le battant, descends les quatre marches puis le rebord qui faisait office de banc (l’immeuble était plein d’enfants), entre les colonnes, comme si je recomposais des couleurs ; je me souviens de la couleur du sol entre les portes d’escalier et la cour. Je prends pied sur l’esplanade où (le soir de la mort du père de Michel) les enfants s’étaient mis à courir dans la nuit tombante, feux de Bengale en mains, et où on jouait au football. Je commence presque sans y penser à suivre le chemin qui conduisait à l’école rose. À mi-chemin, avant de tourner au coin, je me retourne et identifie les fenêtres du cinquième aux figures d’arbres et d’oiseaux qui y étaient collées puis contemple l’immeuble : 14 étages sur 5 escaliers de largeur ; combien de fenêtres au total ? Il m’est impossible de les dénombrer de mémoire. Je baisse les yeux et constate que le bâtiment de l’ancien LEP est ceint comme en écharpe d’une banderole immense annonçant son occupation par un collectif de sans-papiers puis j’entends des sirènes.

Je commence à m’endormir ; dans ce demi-sommeil le nom du pays se déforme légèrement, comme une feuille par le mouvement des eaux en surface : «la France » devient afrance, sans majuscule ; les lettres sont suspendues et je ne parviens à en lire qu’une partie, comme un drapeau replié par le vent.

Le mot revient au réveil et Fotini sourit. En grec, le préfixe α- a un sens privatif ; afrance, comme on dirait : sans France, privé de France, pas de France.

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Au Tribunal du 35 bis de Paris où je passe un mois, en 1999, à recueillir les paroles d’audience, un nombre incalculable de phrases commencent par le mot « pas » :

pas de débouchés en Égypte, pas encore acheté le billet, pas d’accord avec ça, pas le jour, pas où aller, pas revenir en Chine, pas très bien qui vous êtes, pas avec vous la petite fille, pas d’adresse en Yougoslavie, pas de menottes, pas inscrits, pas de famille plus proche, pas le nom de la mère, pas parti en courant, pas la langue, pas traîner dans les rues, pas mineur, pas rester.

La frontière est ce pas. Pas de papiers, pas de récits de vie, d’histoires, de sujet de droit, de droits ; pas de maison, pas de domicile vraiment fixe, pas de mots où loger, pas de possibilité de rester là-bas et pas de vie en France, ce n’est pas une ville albanaise, ce n’est pas moi, ce n’est personne, pas d’histoire mais un feu de brindilles ou d’herbes sèches dans un terrain-vague du XXe arrondissement avant d’arriver à Nation, un feu de morceaux d’emballage et de clayettes récupérées sur le marché d’Aligre que l’homme allume sous la bâche d’un camion à l’intérieur d’un container de métal, histoires brûlées dont il ne reste plus qu’une phrase, pour le passage en Angleterre où mon grand frère doit se marier bientôt, pour trouver mes parents, je les regarde c’est tout je repars au Maroc, pour reconstruire un toit avant l’hiver, la maison a brûlé, pour travailler, quand je travaille j’ai besoin d’avoir plusieurs noms, pour faire vivre ma famille qui vit en Thaïlande, parfois comme des noms au cutter sur un mur ou des stèles, Kerchi Sali, né le 7 juillet 1973, à Sétif, Algérie, Garandja Rudina, née le …., à …, de nationalité albanaise, parfois comme si chacun d’entre eux comparaissait sous un nom fugitif, le vrai nom par hasard découvert à la fouille dans la doublure d’un manteau ou d’un sac – dehors comme être libéré, sortir, et comme être repris par la rue.

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Ce tribunal sous les combles statue sur le maintien en rétention des étrangers sans titres qui y défilent, presque toujours silencieux — à peine s’il leur est demandé de parler à l’audience.

L’espace est confiné, poussiéreux comme une salle d’archives, meublé de petites chaises façon salle d’école, vides, la plupart du temps, comme la Classe morte de Kantor : c’est un espace qui ne résonne pas, étouffe les mots, les errances, les guerres, les raisons du départ, les raisons qu’on a de ne pas repartir — un tribunal où presque tous sont condamnés au retour ; personne n’est là, vraiment, ni le juge et la greffière, ni l’étranger et l’interprète, ni l’homme en uniforme qui remonte l’étranger du dépôt, le fait entrer dans la salle, lui ôte les menottes, le conduit à la chaise.

Comme si on avait perdu, là, le sens des mots, comme si le mot ciel, le mot soleil, le mot soif, le mot partir, le mot enfant, le mot sœur, le mot frère, le mot ami, le mot peur, tous les mots en puissance avaient cessé d’y résonner, comme si la mort de l’hospitalité et des lois non écrites était aussi mort du langage.

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Certains sont enregistrés au greffe « sous X. » ; le juge use souvent du conditionnel (serait né en 1973 ; aurait un enfant né en France) comme si les étrangers sans titres étaient des sujets supposés (certains seront expulsés de fait sous un autre nom ou dans un autre pays que le leur), des sujets prétendus.

  1. se disant Winson …
  2. se disant Akongo …
  3. se disant Marie-Claire …
  4. prétendant avoir ou avoir eu la nationalité française, ou avoir un enfant français
  5. se prétendant mère
  6. se disant malade

G., qui serait venu de Tunis, serait entré par l’Italie & résiderait chez sa sœur

Hassan A., qui aurait déclaré (être né en février)

Khalil K. et Chakaoui A., qui auraient prétendu (être arrivés ensemble) ; le conditionnel affecte parfois le fait même de l’énonciation comme si personne ne pouvait attester de leur passage : ils ne sont pas (ou tout se passe comme s’ils n’étaient pas) passés par là.

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Je note les paroles prononcées et les dactylographies le soir sur une machine de marque allemande que mon père m’a offerte et qui a dans sa housse l’apparence d’une vieille valise d’émigré, bosselée ou bombée – et qui fait un boucan d’enfer ; la vieille dame du quatrième, place d’Aligre, dans l’immeuble situé à côté du marchand de graines, m’apprend par bonheur un matin qu’elle était dactylo et aime bien entendre, le soir, la frappe des lettres sur le rouleau – ça me rappelle des souvenirs, dit-elle avec un sourire fin, un peu gênée, c’était mon métier, vous savez – elle ne reçoit pas de visites, n’a pas souvent l’occasion de parler, surtout d’elle.

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Afrance m’évoque, par associations, les mots Afrique, affront, affreux, le nom d’une compagnie aérienne, ce tribunal presque perdu sous les combles, la violence, déclarée ou pas, toutes les fins de non-recevoir opposées par la France de 2018 à la tragédie des errants, migrants, réfugiés, voyageurs, disparus, laissés à la rue, fuyant, réprimés aux frontières, violence telle qu’une femme, deux semaines peut-être avant ce jour où j’écris, peut être refoulée puis mourir dans la neige après avoir donné naissance. «Trop de silence pèse parfois plus lourd que les cris» (Sophocle).

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Un jour, le juge fait remarquer en passant que la notification de leurs droits tient en «peu de mots». «Peu de mots nécessaires à la notification des droits», dit-il. Peu de droits — il s’agit moins de rendre la justice que «d’organiser le départ».

Ils et elles sont venu(e)s «pour vivre», «pour reconstruire un toit», «pour retrouver mon père et ma mère», «pour avoir peut-être un jour la chance d’avoir une vie meilleure» et pour échapper à la guerre ;

«pour vivre»,

«pour vivre»,

«pour vivre» ;

«Oui ; mais tout le monde veut vivre, dit le juge ; on ne peut pas nous, Etat français, vous délivrer un titre juste par ce que vous voulez vivre ; il faudrait autre chose.»

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Organiser le départ, étouffer les récits, rayer des vies, nier le sujet de droit et étouffer des désirs mais s’y heurter, s’y reheurter sans cesse, désirs, besoins, nécessités qui insistent et reviennent — au tribunal du 35bis, visages et noms réapparaissant cinq ou six mois plus tard, un an, revenus du pays où la France les a expulsés, partis de là où ils sont venus et retournés là d’où ils viennent, expulsés de nouveau, passant de nouveau la frontière : «parce qu’il n’y a pas de chance, là-bas», «qu’on ne peut pas y élever un enfant», «que la maison a brûlé», «qu’il n’y a plus personne, là-bas», que le pays où vous nous expulsez nous expulsera à son tour – qu’il n’y a pas de pays, si un pays est quelque part où on peut vivre ; ils reviendront toujours, ils seront toujours là, pour vivre.

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C’est l’époque des premiers arrêtés anti-mendicité et de l’apparition dans la langue du délit d’hospitalité – c’est il y a vingt ans, ou tout comme. Jean-Pierre sourit, regard goguenard et un peu triste, casquette ou chapeau de cuir en biais ; Jacky, pas encore trop malade, décide d’entrer en grève de la faim le jour où les grévistes sont évacués de force, fume, nous rejoint en faisant le tour du square d’un pas un peu flottant — c’est l’été, nous sommes plusieurs centaines soudain sur ce pan de trottoir resté vide presque tout juillet, deux comédiens improvisent une scénette de Brecht tirée des Dialogues d’exilés, une chorale chante en occitan et l’État, pris au dépourvu, frappe ; c’est la première fois peut-être qu’un mouvement, au contraire de s’y épuiser, prend son essor entre grands départs et grands retours, au début du mois d’août.

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Les expulsions sont déjà appelées reconduites à la frontière, expulser dit raccompagner, une mise en demeure d’expulsion est déjà une invitation à quitter.

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Vingt ans ; impossible pourtant d’évoquer ces luttes (de l’été 96, de l’hiver 97 et des années qui suivent: luttes des chômeurs, sans papiers, séropositifs, de l’immigration et des banlieues, luttes des sans logis et précaires en vases communicants, alors) comme si elles appartenaient à une époque aussi lointaine, ou révolue, comme si le couvercle de l’Histoire s’était refermé sur elles ; elles n’ont jamais cessé et la répression contre les plus faibles se poursuit avec une cruauté accrue : masse de ceux qui n’entendent, ne voient, ne parlent pas, multitude des enfants sans secours, des êtres humains dormant dans la nuit de l’Europe à Idomèni, Calais, Crimée. Le mouvement commencé avec l’occupation de l’église Saint-Ambroise n’a jamais cessé depuis lors, relayé en 2018 par ceux, minoritaires et souvent criminalisés, pour qui l’hospitalité est au fondement de toute culture et qui agissent en conséquence.

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Un jour, le comité de soutien aux prisonniers politiques américains fait parvenir au collectif de Saint-Bernard un message dans lequel est rappelé que l’expulsion de l’église a eu lieu un 17 août, «le jour où Mumia Abu-Jamal ne fut pas exécuté», exécution empêchée grâce à une campagne internationale de soutien ; la lettre évoque le respect de ces «lois non-écrites qui n’ont pas besoin de papiers» («celles qui ne peuvent s’effacer», dit Sophocle.)

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Voeu de lendemain: que l’expression de délit d’inhospitalité, ce délit aux conséquences criminelles dont l’Etat français se rend chaque jour coupable, expulse définitivement de la langue celle de délit d’hospitalité.

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Au Tribunal du 35bis, les étrangers sans titres sont condamnés au retour mais, pour cela, il faut un pays. Je me souviens d’une des dernières audiences, en septembre 99 : je viens de passer plusieurs heures, presque immobile, à noter les phrases prononcées à l’audience et envisage de repartir, sonné par cette litanie monocorde de noms, de détresses, d’histoires que le tribunal raye avec une régularité et une application mécaniques, ce silence mortifère, ce bruit de papiers, ces précautions, ces haussements de sourcils. Je m’apprête peut-être à me lever lorsqu’un homme entre, menotté comme ils entrent toujours. L’homme porte une veste bleue et de longs cheveux noirs et dit que, s’il y a un pays, si un pays est là, disposé à le recevoir, il serait prêt à y aller ; mais qu’il n’y a pas de pays : qu’aucun pays n’est là, prêt à le recevoir ; que ni le consulat de Pologne ni l’ambassade du Chili, ni l’ambassade d’Ukraine, ni celles de Roumanie et d’Espagne ne l’ont reconnu comme un de leurs ressortissants et qu’il ne sait pas, lui, de quel pays il vient. Dans un français cassé mâtiné d’espagnol, d’italien, de roumain et de langues, peut-être slaves, que je ne reconnais pas, un français traversé par tous les mots du monde, l’homme relève les yeux et dit :

Je ne sais pas de quel pays je viens

je parle plusieurs langues, je comprends

je ne sais pas qui est tzigane, je ne sais pas ce qu’est ça, tzigane

je suis passé plusieurs pays, je ne sais pas quelles frontières

je ne suis pas tous les jours avec même personne

je dors dans les maisons sociales, toutes, je les connais

je ne peux pas dire dans quelle prison anglaise

le nom que je porte était inscrit sur un talisman que je portais autour du cou

quelque chose quelquefois habite tout seul

mais vous êtes jamais vécu dans la rue, vous connaissez pas froid

vous savez pas qu’est-ce que froid

je suis né à Santiago du Chili en 1972

je ne sais pas de quel pays je viens

je ne parle aucune langue parfaitement

mais j’ai des connaissances dans une multitude de langues.

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Ce n’est pas la première fois qu’il comparaît devant ce tribunal et ce ne sera peut-être pas la dernière. Peut-être y comparaît-il toujours — si ce tribunal existe encore ; peut-être a-t-il enfin trouvé le moyen d’échapper aux contrôles. Ce jour-là, en tous cas, l’homme à la veste bleue est libéré.

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C’était parfois la seule issue, au Tribunal du 35bis, une issue fragile comme les mots, la parole et l’humanité : raconter des histoires et ne pas céder au silence.


(jeudi 5 avril 2018)
Les citations de l’Antigone de Sophocle sont tirées de la traduction d’Irène Bonnaud et Malika Hammou (Les Solitaires Intempestifs, 2004).