Un matin

Des mots : la fouille, reparti au matin, une femme, refusé d’embarquer, Sierra Leone, enfant, criés, d’autres ramenés dans un murmure ou prononcés avec difficulté, la plupart pas dits, traduits à peine.

Un homme : il a essayé de dormir à la gare puis a appelé un ami. Il reproduit devant la cour le geste qu’il a déjà fait devant les policiers (je n’avais rien sur moi), au moment de l’arrestation (quai 8, Gare du Nord), y revient comme un papillon à la lampe : le quai, la cabine, l’argent près de la gare, l’ami parti avant le début de la guerre, l’itinéraire (tout ce trajet pour rien) puis le contrôle ; entré le soir, arrêté le matin.

Un homme ne peut pas être condamné pour n’avoir rien fait, pour avoir été là et : «on ne peut pas prendre quelqu’un de libre».

Un mouvement de révolte (tout de suite entravé) : il aurait mieux valu que je sois condamné pour quelque chose — quelque chose que j’aurais fait.

Il a de la famille en Allemagne, en Belgique, a le sentiment d’avoir été trahi, sourit — comme s’il était seul à connaître un détail (qu’eux ignorent forcément).

Elle devait rejoindre son époux, en Angleterre ; ils vivent séparés l’un de l’autre depuis deux ans. Les policiers trouvent dans la doublure de son sac un acte de mariage et une photographie et le juge demande si l’homme, à ses côtés, est son époux.

Scolarisé (au Congo) jusqu’en classe de cinquième, il touche comme peintre en bâtiment l’équivalent du SMIC et déclare que ses parents ont été tués pendant la guerre civile ; on lui fait répéter ce point ; on ne le questionne pas sur l’enfant de neuf ans.

Pour vivre, répond une femme — Oui ; mais tout le monde veut vivre, dit le juge. (Il suffirait, presque, d’enlever ce «mais» pour retourner l’énoncé.)

Arrivée en juillet et interpellée en août, au cœur des grandes vacances (entre grands départs et grands retours), elle n’a pas encore rencontré d’interprète. L’avocat d’office demande qu’il soit précisé au dossier qu’elle s’exprime «dans un français hésitant» — l’expression fait sourire le juge, le procureur, la greffière, l’avocat lui-même. (Classes sociales comme autant de niveaux de langues et d’études, ceux qui ont arrêté en sixième, ceux qui ont fait le LEP et ont été orientés très tôt vers une filière professionnelle, ceux qui, tout en vivant ici, ne parlent pas la langue : impression d’assister sans cesse, au 35bis comme en correctionnelle, à un procès au cœur des mots et des jeux de langage, des codes.)

Elle veut répéter «cette histoire de maison», on la prie de faire vite ; les faits sont déjà connus, d’autres attendent.

Un homme a compris qu’il serait arrêté à leur manière de regarder tout autour d’eux : ils étaient loin, mais un regard a suffi.

Audiences de fin de matinée, plus rapides à présent (on approche de la pause-déjeuner : image du restaurant-café en face du Palais de Justice) ; la pensée lui est venue qu’il pourrait s’échapper ; elle vient de mentionner qu’elle a été accueillie en France par une amie d’enfance et le juge lui demande d’indiquer ses nom et prénom («simplement une amie d’enfance») ; il explique que la France n’était qu’un pays de passage et qu’il n’a de son côté pas d’autre souhait que de repartir — et demande à être expulsé — mais si possible vers l’Angleterre. Il demeure debout et apprend le nom du pays vers lequel il sera, «si tout va bien», reconduit sous 48 heures ; ses cheveux sont courts, il tremble un peu en regardant les fenêtres hautes, dans la lumière, où la ville n’apparaît pas.

Le juge lit le procès-verbal, quelques lignes ; né en Algérie, arrêté en vendant des fleurs.

Audiences de l’après-midi.

Les passeports changent de couleurs. Un homme entre, regarde la lampe, sourit, fait signe qu’il ne parle pas la langue. L’interprète n’est pas encore arrivé et le juge, en français, le prie de s’asseoir (et attend). Une femme : la paix est un bien plus précieux, même que l’eau.

On ne va pas jouer les briseurs de rêves, dit quelqu’un.

Un homme entre, regarde l’homme, la femme, décline lentement son nom, sa date de naissance puis les nom et prénom de ses parents, Abdoulaye et Sophie, comprend soudain que c’est fini, se relève, regarde la salle comme s’il cherchait des yeux une issue autre que celle de la porte par où on l’a fait entrer.

Le policier qui s’apprête à le reconduire au dépôt signe à son tour le procès-verbal, penché et appliqué, presque comme un témoin de mariage.

Un homme (très jeune) dit que les menottes font mal.

Un autre, plus âgé, demande un peu d’eau et boit lentement à un gobelet de plastique blanc sans quitter des yeux la salle à plafond bas, la barre du tribunal, le luminaire à abat-jour vert que l’éclat de l’ampoule rend presque fluorescent, avoue qu’il a depuis quelques jours du mal à déglutir, quelquefois à parler. Le juge le félicite de sa connaissance de la langue. L’avocat d’office suggère qu’on lui donne un tranquillisant «lorsqu’il sortira d’ici», au dépôt ou au centre ; le juge, qui semble l’avoir pris en sympathie, accepte.

Il dit qu’il a eu froid et aurait pris un pull, s’il avait su qu’il serait arrêté.
Il a passé la nuit dans un commissariat du XIXe proche des Buttes-Chaumont où il jouait dans son adolescence et se souvient de la garde à vue, du commissariat parfaitement silencieux. (Le commissariat comme un navire en train de sombrer au fond duquel un sans-papiers a été laissé, en cellule comme à fond de cale.)

Le juge demande s’il a à l’audience une preuve de ce qu’il avance ; il dit que ses parents sont morts et qu’il n’avance rien. On lui demande de préciser s’il entend, par « parents », son père et sa mère. Il déclare qu’il n’existe pas d’autre preuve : ils sont morts, c’étaient ses parents.

Il est près de 17 h., il n’y a pas d’autre dossier après lui mais son pays n’a pas encore été certifié et un homme ne peut pas être expulsé sans pays.

Audiences du matin.

Nous ne laissions jamais de lumières allumées, dit-il, il faisait toujours sombre ; l’homme passé avant lui était sculpteur sur cuivre, père d’un enfant non reconnu, l’homme qui viendra après sera né au Maroc ; je suis entré par bateau.

Car nous sommes moi ma mère et mes frères, dit-il ; l’homme qui l’a précédé a vécu à Kinshasa (mais est né à Brazzaville) ; celui qui passera après lui à la frontière de la Serbie et de la Croatie (mais se déclarera sans patrie et aura perdu 12 kilos et 16 dents en prison, en France) ; lui, a été arrêté alors qu’il gravissait les marches du métro Château-d’Eau.

Hassan est le prénom de mon père, dit-il, et Abdallah celui de mon grand-père ; l’homme passé avant lui était le fils de Mohammed et d’Aïcha, celui qui viendra après de Valipura et de Kavaladesi ; lui, est né en Palestine, «à la frontière des terres occupées».

Son passeport, ses affaires, tout était à l’hôtel, près de la place Clichy — mais il n’en a pas la carte, a perdu l’adresse ; c’est en cherchant l’hôtel qu’il a été arrêté ; il le cherchait depuis deux jours.

La femme, avant lui, venait du Cameroun, était la fille d’Anatole … et de Françoise …, a plusieurs fois refusé d’embarquer et pleurait ; l’homme qui passera après lui ne souhaitera se rendre nulle part, n’émettra aucun souhait ; lui, est né au Liban, en 1973.

Il dormait près de la Tour Eiffel et pense que son passeport lui a été volé alors, dans son sommeil ; on lui fait épeler son nom ; elle est maintenue en zone d’attente à l’hôtel Ibis, près de l’aéroport de Roissy, ne peut parler qu’en lingala, est née à Lodia, dans la province kassaï orientale du Zaïre ; elle répète son nom, le nom de la ville, le nom de la région.
On demande que la procédure soit jugée nulle.
(Ici, dessiner un visage.)
L’avocat se retire, puis l’interprète tandis que la greffière et le juge ramassent les feuillets, rabattent les dossiers ; c’était la dernière audience, l’étranger sorti depuis longtemps, il n’y a plus que ce bruit de papiers sur la table.

Ils ont prétendu être arrivés ensemble.

Les hôtels sont les mêmes, toujours le XVIIIe, le XIXe, Cergy, Nanterre, Saint-Denis, Asnières, elle dit : «On ne vient jamais seule» et «J’ai des bagages à prendre ; si je retourne dans mon pays je me les ferai apporter», les affaires restent là, derrière, pendues contre la porte, dans le placard du foyer ou récupérées par le patron d’hôtel, fausse carte de résident, document de mariage en mandarin, acte de décès établi à Biskra, Algérie, rapport d’une assistante sociale de la maison d’arrêt de la Santé, billet de train pour Bruxelles, clef de vélo, téléphone portable, talisman et visa Schengen de 45 jours, ticket de métro composté en gare Saint-Lazare à la veille du jour de l’An, photocopie d’une carte de la CPAM au nom de Doukouré …, rue ………….., XVIIIe, boîte de comprimés de Dépakine (il parlait de son frère, de la guerre civile, de ses crises d’épilepsie, on va vous faire passer quelques boîtes, a dit le juge), déclaration de perte de passeport, portefeuille, permis de conduire russe, récépissé d’une demande de régularisation déposée à la préfecture de Bobigny, carte d’une école internationale de langues, à Rambouillet, assignation à résidence, passeport croate, formulaire d’inscription à la Sorbonne-Nouvelle, attestation d’hébergement signée par Fanny …, carte de résident aux couleurs presque effacées, carte d’un parti d’opposition de Côte-d’Ivoire, billet de train Vintimille-Nice, visa grec de 5 ans délivré à une femme de la minorité grecque d’Albanie, cahier bleu quadrillé à marges rouges portant sur la couverture, en français arabe «école primaire Ahmed Salama, Guerara, année scolaire 1997-1998» d’une écriture enfantine, appliquée, 110 dollars, 1500 livres sterling, 1000 yen, 200 pesos colombiens, coffret de parfums Chanel, coupon de carte orange valable pour le mois de septembre, carte grise au nom de Zang Chien, quittance d’eau, arrêté préfectoral de reconduite à la frontière pris le 30 décembre et notifié le 7 janvier, par voie postale, passeport vert, passeport rouge, passeport bleu, photographie et lettres — tout, à l’exception de l’argent et de deux ou trois objets encore à peu près en état, remisé aux ordures ; tout ce qui reste, et on en fait quoi.

Ils traversaient la ville.

Compans : la crevasse de béton à l’arrière de la bibliothèque municipale où il roulait son duvet pour la nuit («Je suis venu en France parce que j’ai trahi mon pays»)
le parc des Buttes-Rouges (le grand arbre couché en travers de l’allée)
les pourtours de l’Hôpital Robert Debré, les restes de terrain vague (notre cache d’enfance sur la corniche de l’église Notre-Dame de Fatima, de ce côté-ci du périph)
le parc des Buttes-Chaumont, pentes raides pour les jours de neige (l’heure de la fermeture des portes et des sifflets, gardiens)
Abbesses
Saint-Ouen-l’Aumône
Pontoise
Gagny
golf de Montmorency où («je ramassais les balles et j’entretenais la pelouse»)
forêt en bordure de la départementale 909 où
quartier des Amériques, Menton
la société d’Intérim Mobil, boulevard Magenta, Les Chantiers Modernes, à Roissy, l’entreprise College Travaux Publics
l’échafaudage («je redescendais prendre un café»)
Laumière («J’ai perdu l’adresse et le nom de l’hôtel, je paie l’hôtelier au jour le jour, l’hôtelier a gardé le passeport, depuis cinq jours, il y a des affaires, il n’y a peut-être plus rien»)
Cité («la naissance je sais pas»)
Châtelet («J’avais une valise sur moi lorsque j’ai été arrêtée»)
Nanterre, rue de Mouzaïa, Vincennes, les bancs supprimés puis redessinés, il y a plus de vingt ans, pour que les SDF ne puissent plus y dormir, les bancs supprimés, vingt ans plus tard, dans le quartier de la Chapelle pour que les migrants ne puissent plus s’y asseoir et manger («on ne peut pas : trouver de travail déclaré / faire venir sa famille / dormir métro Blanche / gagner l’Angleterre / retourner à Tunis»)
boulevard Masséna («Je me prostitue pour pouvoir vivre, je travaille 3 ou 4 fois par semaine»)
Cours de Vincennes, boulevard du Roi, Place de la Nation : «Je me prostitue pour pouvoir vivre.»

Ils essayaient de fuir.

Audiences imaginaires :

Mon peuple, dit-il,
travaille sur une autoroute, la nuit ;
mon peuple ne parle pas le français ;
mon peuple est né le 19 août 1971
à Abidjan, Côte-d’Ivoire
et est de nationalité ivoirienne ;
mon peuple
travaille comme photographe
et sait lire et écrire ;
mon peuple
travaille dans les foyers ;
mon peuple écrit des lettres pour les frères qui en ont besoin ;
mon peuple
est arrivé le soir
et a été pris le matin ;
mon peuple est venu seul
et n’avait pas de passeport ;
mon peuple
voulait partir en Angleterre
— la France, pour lui, n’était qu’un pays de passage ;
mon peuple a essayé de dormir à la gare ;
mon peuple
n’a pas de profession
pas de métier précis
mais fait divers métiers
— mon peuple exerce plusieurs métiers, à Gjakovë.

— «pour vivre» ;
reprenant la parole au moment où le juge, la greffière, l’avocat se tournent déjà vers le suivant, il déclare qu’il a déjà comparu, ici, sous d’autres noms, d’autres identités, sous des visages différents ; qu’il a été zaïrois et malgache, a déclaré être né le 18 janvier 76 et le 15 août 81, s’est dit célibataire et a prétendu avoir un enfant français, né en France, qu’il a été algérien, syrien, tamoul, que les années passeront, qu’il sera toujours là, qu’il reviendra toujours.

Audiences du matin et retour, depuis vingt ans, aux premiers mots du Procès de Kafka : on avait sûrement calomnié Joseph K. car, sans avoir rien fait de mal, il fut arrêté un matin.


(Lundi 9 avril 2018)

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