Colline et autres rêves

A Slave & A Free Man (Les esclaves libres)

« Oui ;

quand on ne peut entrer quelque part

on cherche un autre endroit

où vivre et respirer

mais cet endroit

n’existe peut-être plus

en Europe »

dit A., marchand de fleurs ambulant

qui n’a jamais vu sa fille de cinq ans que par Skype,

a quitté le Bengladesh juste avant sa naissance,

et propose des fleurs dans les cafés, le soir,

en remontant la rue de Chypre

(il lui est arrivé, aussi, de ramasser du fer

pour les usines de la périphérie

et de travailler en cuisine ; sa peau

était trop sombre pour qu’on lui confie

le service en salle) ;

ses yeux, parfois,

alors même qu’il sourit,

s’embuent inexplicablement ;

les chaînes ne sont plus de fer

ni (même) de papiers ;

nous savons tous,

depuis l’enfance,

que les États Confédérés ont perdu la bataille ;

les esclaves

circulent librement

parmi nous.


(Athènes, 13.4.2018)


Colline

Des armes sont cachées derrière la colline et luisent faiblement au matin, à intervalles irréguliers, comme si le soleil émettait des signaux. — un morse d’autrefois, alphabet de traits de lumière que plus personne, parmi nous, ne sait lire.

Miran a perdu ses yeux en traversant la mer et nous lui décrivons son tout nouveau pays d’accueil : le jardin, les oliviers, les arbustes, la route en contrebas, la colline et les maisons en archipel sur ses pentes, les nuances de la lumière et ces signaux éclatants, au matin ; nous omettons toujours de mentionner les grillages et de parler des corps, amas de tissu que la mer rejette quelquefois sur la rive, à quelques mètres de la petite table où j’écris ces mots.

L’essentiel des voix et des musiques qu’un homme entend au cours de sa vie sont inaudibles pour les autres.

Miran attend les siens et se tient quelquefois en arrêt au bord de la mer vide comme s’il y cherchait des voix, les reconnaissait presque — les siens : deux enfants et une femme.

Ses yeux saignent encore : deux gouttes, trois gouttes. Nous avions nous aussi des armes dissimulées, des armes d’une autre époque, dit-il ; un jour, ces armes sont devenues des armées ; personne ne les manipulait, elles s’étaient dressées seules : ce n’étaient que des armes.

La femme qui vient chaque jour refaire ses pansements est étrangère ici depuis 20 ans, lui depuis 2 mois seulement.

Et toi ? me demande-t-il un jour. Depuis combien de temps es-tu étranger, ici ?

(Le soleil s’éloigne chaque soir et des ombres, alors, commencent à fouiller les broussailles en tous sens, affolées, à fleur de sol, comme si elles allaient disparaître, elles aussi.)


(Anávyssos – Athènes, avril 2018)


Casa d’altri / Maison des autres

Elle a la délicatesse de celles qui, pour survivre, ont appris à marcher sans leurs rêves, s’en sont séparées tôt — certaines en les enfouissant sous la terre — pas trop profond, pas trop profond, dans l’espoir de les retrouver un jour, si les choses s’arrangent. Elle est discrète comme le sont celles qui, pour survivre, ont dû renoncer à la vie — la leur, « leur propre vie » ; c’est de cette façon qu’elles ont appris le monde et que le monde, à leur mort, restera gravé en elles : elles savent que la survie est moins et plus que la vie, qu’elle laisse dans le corps des marques plus profondes (sons, odeurs, couleurs, voix). Elle est silencieuse comme le sont celles qui passent en ramassant leur ombre — mais l’ombre reste là, derrière et, même lorsque elle la ramasse et la replie comme un châle, ne tarde pas à se déplier — l’ombre de cette vie qui était la sienne, qui aurait dû être la sienne mais ne l’est pas et que les convives ne doivent ou ne veulent pas voir ; sa vie non vécue, comme une présence extérieure qui entre dans un coin du tableau (la grande salle de Pâques, où elle sert les plats en souriant, puis débarrasse), qui aurait dû attendre dehors mais est pourtant là, presque effacée, près d’elle, à ses côtés, comme un enfant qui ne se laisse pas oublier — nous avons déjà presque atteint la vieillesse et nous disons parfois, en pensant au pays, que nous aurons passé notre vie au service des autres.


(Anávyssos – Athènes, avril 2018

(Le titre Maison des autres est emprunté au beau récit de Silvio D’Arzo  (éditions Verdier pour la traduction française.)  


Les histoires (Un rêve d’Elèni)

Il est déjà tard, onze heures passées, et je dois reprendre le travail — ma fille n’est pas encore couchée et je pense au texte sur la table comme si je lui avais promis il y a une heure de lui apporter un verre d’eau. Je la sèche au sortir du bain, l’aide en la pressant un peu à enfiler son pyjama puis à se laver les dents (de la cuisine, je lui apporte un verre d’eau pour cracher — son verre d’eau préféré). Je la borde puis éteins les lumières et Elèni, comme tous les soirs, me demande une histoire. Mais il est tard, et le texte, là-bas, me tire par la manche. Nous passons un accord : je retournerai travailler un moment et reviendrai lui raconter l’histoire quand le travail aura avancé (l’idée vient de moi) ; d’accord, dit-elle ; tu me raconteras l’histoire si je ne dors pas, mais aussi si je dors. Dans ton sommeil ? Oui, répond Elèni en regardant au plafond puis en se tournant de côté et en regardant le mur et l’angle de la bibliothèque comme si elle confiait un secret à cet angle de mur, sous la fenêtre, un peu plus éclairé — un secret qu’elle enveloppe dans une couverture rouge — un secret qu’elle écoute maintenant blottie (pelotonnée) au coin où le coussin est le plus doux. Elle ferme les yeux puis me dit d’aller écrire mon histoire et de revenir ensuite lui raconter la sienne. Mais est-ce que tu entendras l’histoire en dormant ? Bien sûr, répond ma fille.


(12. 4.2018)

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