dites-nous comment survivre à votre folie

Il arrive que la lumière que j’allume pour l’écrire efface le poème (les morts sortent et ne reviennent pas, se réveillent avant moi, ne laissent derrière eux qu’une trace lumineuse, aussi vive que le geste d’un enfant se cachant derrière un arbre ; l’enfance ira toujours plus vite).

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Il arrive que les trafiquants d’épaves aient, eux aussi, des sentiments, que les peuples (je suis suspendu à tes lèvres) soient suspendus à la confiance des marchés, que la dette, monstrueuse et vorace, qui ne se nourrit que d’elle-même, se dissimule derrière une dette amicale (on joue à cache-cache papa ? me demande Elèni avant de partir en courant vers le fond du couloir et ce rideau où elle aime à se cacher depuis qu’elle a deux ans, et qu’elle marche).

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Dans les services de premiers secours de l’hôpital du Salut, les appareils à oxygène produisent une sorte de musique, une note avec un éclat bleu qui tourne, fait le tour de la pièce de manière un peu lancinante et revient inlassablement à son point de départ ; on ne meurt pas de dettes, jamais, dit l’homme, mais d’une quinte de toux ou d’un accès de désespoir et les charniers sont aussi invisibles que les monnaies, les places financières et les cours ; les cours s’envolent, dit l’homme, les corps disparaissent — donnez-moi une seconde, pas plus, dit l’infirmière ; voilà.

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Cinq ou six minutes ont suffi, avant-hier, pour détruire la cabane qu’ils avaient mis l’autre hiver trois semaines à construire et 500 ans à peine pour détruire l’hiver, le printemps et l’automne ; la mort sera toujours plus efficace (que la vie, que les mots) mais nous avons conservé cette habitude ancienne de poser la main sur le ventre de la vache demeurée au fond de l’étable puis d’y imprimer ce très léger mouvement de va-et-vient pour sentir, au moment où le ventre retrouve son point d’équilibre, le nouveau-né, dedans : nous essayons de sauver le lien entre les choses.

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La violence, dit-elle, n’est nulle part ailleurs que dans le bruit des rêves, le tracé des frontières et le dessin des villes et en nous, dans nos corps ; et on s’y cogne, de l’intérieur, s’y cogne jusqu’en rêves, s’y cogne jusqu’au sang car elle va seule et ne semble le fait de personne : violence inscrite dans les heures, les statistiques et les valeurs, les acronymes des monnaies, les niveaux d’alertes et les lignes de codes, textes sans fin que les machines dévident et déplacent dans la nuit, parade de l’ennemi : n’être plus, cesser d’être, se fondre dans les chiffres.

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Elle reprend corps pourtant, tout invisible qu’elle soit, nos corps l’y obligent ; elle ne cesse plus d’apparaître.

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Dites-nous, disions-nous autrefois, comment survivre, quand nous pensions encore que leur pitié était notre espoir, quand nous tendions les mains ; dites-nous disions-nous autrefois comment survivre à votre folie.


(samedi 14 avril 2018)

{Le titre de ce texte est (à une lettre près) emprunté au très beau roman de Kenzaburô Ôé, Dites-nous comment survivre à notre folie.}

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