Soúnion, 10.4.2018

Imprimer au réveil les images vues hier, les fixer par des mots.

Sur la route entre Anávyssos et Soúnion, hier : un îlot rocheux, près du rivage, ressemblant au boa-éléphant de Saint-Exupéry ; le long de la rampe où nous nous rangeons pour laisser passer des conducteurs insupportables, eux pressés, nous trop lents, les «trois petites maisons» surmontées d’une croix sur le bas-côté, dans l’herbe, dont Elèni demande ce qu’elles sont («des petites églises»). Nous ouvrons les portes, sortons debout devant la mer. Je suis du regard un bateau, le dessin d’une île, une ligne de courant ou ferme les yeux : une ouverture, un appel d’air immense dans le paysage. (La mer est trop grande : on ne regarde jamais un paysage seulement avec les yeux ; on ne contemple jamais vraiment, entièrement.)

On entre dans la baie après un dernier long virage. Le temple, au fond à droite du cadre que forme la vitre de la voiture, passe presque inaperçu : une encoche de colonnes blanches sur un promontoire au-dessus de la mer, là-bas. «Où ça?» s’écrie Elèni en se ruant (en faisant le mouvement de se ruer, malgré la ceinture) vers la vitre. «Là-bas : regarde» : je lui montre le temple, tout au bout, en la tenant contre moi. Elle inspecte le paysage en partant de la gauche et je regarde le mouvement de ses yeux ; ses yeux parcourent la vitre comme un texte et s’arrêtent au bout de la ligne : quelque chose qu’elle reconnaît, son expression d’embarras ou de quête un peu anxieuse brusquement envolée : «Oui, sourit-elle, je le vois.» Elle se tourne vers sa mère, devant : «On voit le temple, maman!» Elle a cinq ans et demi et chaque seconde a encore la faculté d’effacer tout ou presque de ce qui a précédé.

Je détache la ceinture et l’aide à enfiler la parka qu’elle ne porte jamais en voiture (trop serrée). Elle lève un bras pour enfiler une manche puis l’autre sans porter attention à ses gestes, regard et présence déjà dehors.

Nous laissons la voiture sur un terre-plein et montons vers le temple en suivant une sente entre des bosquets de pistachiers lentisques (leurs feuilles libèrent quand on les frotte une odeur semblable à celle des arbres à mastic de Chíos), de genévriers, d’herbe à curry, de chênes kermès (piquants et touffus) et d’un arbuste très semblable à la sauge mais sans son parfum.

La plupart des arbustes bordent le sentier à la hauteur de ma fille qui commence par frayer le chemin avant de passer entre nous. Marchant devant, je lui explique que mon métier, quand je suis arrivé, était de conduire des gens sur les chemins et retrouve, à mesure que nous nous éloignons de la route, l’odeur de ces étés, comme si la sècheresse éraflait les plantes, et ce sentiment d’avoir un sol sous les pieds, un terrain qu’on cherche, auquel on s’adapte à chaque pas.

Le temple se découpe sur la droite et donne toujours, quel que soit l’angle, la même impression d’exception par rapport au reste du paysage comme s’il n’était pas fait pour s’y fondre mais s’en détacher ; il capte invariablement le regard mais demeure toujours en arrière, en retrait.

Un temple est fait pour les yeux.

Les pieds rencontrent du plat, nous sortons des broussailles et le corps se redresse un peu comme s’il n’avait plus à tracer lui-même le chemin.

Le regard passe de l’autre côté.

La mer n’a pas été faite pour les yeux mais est simplement là, calme bleu gris et silence égal qui comprime légèrement les sens puis les libère. Nous nous avançons jusqu’au bout d’un piton rocheux qui se rétrécit légèrement et aboutit à une terrasse naturelle, large et concave, sans arbustes. La lumière malgré l’heure n’est pas celle du couchant, plutôt celle des jours de septembre (la grisaille très fine de septembre comme un voile après l’éclat et l’intensité du mois d’août). Nous ne cessons de nous chercher du regard, de nous localiser d’un clin d’œil dans l’espace comme si nos déplacements étaient liés, dépendaient les uns des autres. Tandis que nous revenons sur nos pas, une perdrix au bec rouge, au plumage gris cendre tirant sur le blanc et strié de raies noires sort d’une ouverture, entre un arbrisseau et une pierre grise et s’avance sur le chemin à pas prudents, vers Elèni. Ma fille se rapproche d’elle et l’oiseau ne s’envole pas.

Nous franchissons tous les deux le portail du site sans payer (le gardien et la caissière se disputent avec une visiteuse qui affirme avoir droit à un tarif chômeurs et présente sa carte ; la dispute s’éternise alors que le site doit fermer dans une vingtaine de minutes ; nous nous éloignons au moment où le gardien, un jeune homme barbu, déclare qu’il était lui-même au chômage il y a un mois).

À la hauteur du temple, une deuxième perdrix rouge (si semblable à la première que nous pensons d’abord qu’il s’agit de la même) réapparait, puis d’autres ; elles non plus ne s’envolent pas mais se déplacent sur le gravier en conservant toujours une distance très mince avec les visiteurs et en baissant quelquefois la tête comme si elles picoraient les pierres.

Lorsque nous sommes sortis de voiture, Fotini a expliqué à Elèni qu’il existait d’autres dieux, ici, il y a longtemps ; à l’école publique où va notre fille, l’institutrice lit aux enfants 1001 histoires sur la vie du Christ. Elèni demande si ces dieux sont toujours là ; probablement, répond Fotini. (Dieux au chômage, remplacés par d’autres mais qui restent dans les parages sans qu’on sache vraiment où ils sont : ils n’ont pas l’air d’habiter leurs anciennes maisons.)

Nous parlons en grec quand nous sommes tous les trois, nous passons au français en remontant la pente vers le temple de Poséidon (Fotini est restée devant la guérite de l’entrée, attend la fin de la dispute), nous reprenons le grec lorsque Fotini nous rejoint.

Πέρδικα, perdrix : «C’est presque le même mot» remarque Elèni après avoir posé les deux mots côte à côte.

Notre fille nous distribue des rôles : «Moi, je serai la déesse de l’Amour et de la Beauté, toi tu seras Athéna, et papa sera Hermès.» (Les déesses sont des genres de Barbie.)

Le jour commence à tomber et, assis dans l’herbe, nous regardons la silhouette d’une perdrix se détacher sur une arête, au bord du vide, et virer au noir : «Ces perdrix habitent apparemment ici ; on dirait presque qu’elles ne savent pas voler.» «Elle est en train de nous regarder», dit soudain ma fille. Celle que nous croisons en revenant vers l’entrée du site fait même, après un temps d’hésitation, quelques pas avec nous après que ma fille s’en soit rapprochée, presque à la toucher, et soit demeurée immobile au-dessus d’elle. «Ce sont peut-être des oiseaux migrateurs qui ont l’habitude de s’arrêter ici», dit Fotini. «Mais alors pourquoi elles ne volent pas?» Je me souviens des perdrix qui s’envolaient des bosquets à tire-d’aile à notre approche, si vite qu’elles passaient comme une ombre : j’entendais juste un frottement d’ailes, très net. J’essaye de me souvenir du mot qui, depuis que nous sommes entrés sur le site, m’échappe et me trotte dans la tête, avec son absence : le nom de ces perdrix royales portées en triomphe sur la place du village par le père de Marcel dans La Gloire de mon père. J’ai sur le bout de la langue une syllabe («elle») mais le mot résiste comme s’il voulait, comme ma fille quand nous jouons à cache-cache dans l’appartement d’Athènes, que je me mette à sa recherche (j’ai aussi l’impression qu’il se dessine par instants mais si vite, un millième de fraction de seconde, que je n’ai pas le temps de le lire).

Nous commandons un ouzo pour deux et une glace (chocolat et fraise) et je regarde les yeux de ma fille cherchant les miens : Fotini vient de lui dire que nos yeux ont la même couleur ; nos yeux se regardent en essayant de reconnaître leur couleur.

La présence du temple, sur notre droite, devient plus discrète avec le changement de lumière et nous regardons la mer. «Il y a un bateau !» dit Elèni. C’est peut-être un caïque mais sa forme est masquée par les éclats de la lampe installée en proue et dirigée vers la côte, comme un lamparo. Nous ne distinguons du bateau que les reflets de cette lumière, en lignes traversées par la houle (comme des traits de peinture jaune, de plus en plus fins) au-dessous de lui : la coque donne l’impression de flotter surélevée en équilibre un peu instable sur ces lignes. La lumière de la lampe se fait plus forte à mesure que le bleu se fond dans le gris, un gris uniforme qui recolle ciel et terre. Le temple a presque disparu du cadre à présent et, comme si le paysage avait changé d’orientation, c’est l’île, en face, qui retient nos regards, elle qui se trouve à présent au centre de l’image, dans la perspective que le paysage nous indique. C’est une île oblongue, rien d’autre ou presque qu’une ligne de crête assez basse ; mais est-ce «l’île longue», l’île des déportés ? «Il faudrait demander au garçon», dit Fotini — ce que nous omettons de faire quand il dépose la coupe métallique avec les glaces, la carafe et le bac à glaçons sur la table. Je me souviens de Chrístos : la dernière fois que je l’ai vu, nous avions remonté la plage, lui à mon bras, et il s’était arrêté au milieu de la crique pour me montrer du doigt une autre île de déportation, celle de Yáros où, militant communiste, il avait été détenu. Il m’avait parlé d’une cache dans le sol mais je ne parlais pas encore assez bien le grec à l’époque pour avoir pu saisir à quoi servait cette cache, ce qu’elle contenait. Nous étions revenus vers la taverne de la plage et les maisons (les voix, les enfants, les lumières) comme on déchire, franchit un voile et passe d’une époque à une autre. Certains anciens déportés reviennent chaque année sur «l’île longue», Μακρόνησος, pour y déposer des lauriers et y chanter.

Le paysage vire au gris comme s’il y était absorbé. Un peu avant la disparition des reliefs, une série de lumières rouges, comme une guirlande irrégulière et lâche, s’éclaire en pointillés au-dessus de la ligne de crête — comme des étoiles domestiquées, ou une ligne de bouées en suspens au-dessus de l’île. Le ciel et la mer sont de la même teinte de coton gris ; on ne sait pas si cette frange un peu plus bleue et pâle, plus lumineuse que le reste est un nuage ou au contraire une percée, un jour dans le ciel bu par les nuages.

Je m’arrête un instant d’écrire.

Il n’y a plus d’île visible à présent, plus de mer, plus de ligne d’horizon, juste ces lumières rouges aériennes en face, plus intenses et plus rouges maintenant que la nuit est vraiment tombée. Nous sommes sur le continent et Elèni nous invite à jouer à un jeu où chacun parlerait dans sa tête, de l’intérieur (μέσα μας), un jeu où chacun parlera en silence (mais en articulant) et où les autres devront deviner ce qu’il dit.

Au retour, la route est plongée dans l’obscurité et nous chantons, un air polyphonique d’Épire, deux chansons qu’Elèni a apprises pour la fête nationale.

Est-ce que les perdrix sont des oiseaux migrateurs ? J’apprends le lendemain que les perdrix rouges sont, sauf exceptions, sédentaires, qu’un auteur grec de l’Antiquité pensait que les perdrix avaient deux cœurs et tombe, sans l’avoir cherché, sur le mot de l’énigme, ce mot magique de La Gloire de mon père qui m’échappait hier alors qu’il a accompagné mon enfance : bartavelle.

Matin : le nom des dieux écrits par ma fille sur une petite feuille volante qu’elle me tend par-dessus la table, sa main juste au-dessus de l’écran où ce texte vient de s’écrire.

(«Ne jamais trop retoucher une photographie» disait un ami : dans l’herbe, petites églises, un bateau, pistachiers lentisques, une perdrix, la silhouette d’une perdrix, «Elle est en train de nous regarder», île oblongue, le nom des dieux.)

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 (Anávyssos, mercredi 11 avril – Athènes, dimanche 22 avril 2018)

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