❝Merci❞

(6 décembre 2018, jour anniversaire de l’assassinat d’Alèxandros Grigorópoulos, tué par un policier dans le centre d’Athènes – Alèxandros avait 15 ans, en aurait 25 aujourd’hui.)

Les revendications des banlieues populaires et de la jeunesse racisée, des lycéenne.s, des étudiant.e.s, des infirmières, des cheminots, routiers, ambulanciers, chômeuses, précaires, intérimaires, dockers, employé.e.s de la grande distribution ou de dépôts de carburant, maçons-couvreurs, artisans, agentes de surface, ouvrières, techniciennes, caristes, sans emploi, saisonniers, chauffeurs, intérimaires encore, peuvent aujourd’hui converger avec celles des gilets jaunes en impulsant à ce mouvement une dynamique radicalement différente de celle que l’extrême-droite rêvait de lui donner – une dynamique fondée sur l’union plutôt que sur la division des classes populaires. Face à cette menace, la stratégie du gouvernement consiste notamment à cibler la jeunesse, et en particulier celle des quartiers les moins favorisés. Plus rien d’autre ou presque que ça, depuis samedi: des menaces directes ou à peine voilées et, pour les illustrer, une démonstration de violence gratuite et cruelle ; des corps adolescents – 14, 15, 16 ans – qu’on frappe, qu’on étrangle, qu’on passe à tabac, qu’on gaze, qu’on met en joue à moins d’un mètre. Les tirs tendus ciblant la tête ou le « triangle génital », les passages à tabac ne s’expliquent pas par l’état d’épuisement des forces de répression, leur fébrilité extrême, celle de leurs responsables, leur manque d’effectif ou le fait, avancé par J.-L. Mélenchon, que certains n’auraient pas reçu leur plateau-déjeuner, mais répond à un calcul politique, celui d’une stratégie de la tension ou de la terreur qui ne dit pas son nom (car les ministres doivent conserver la latitude de dénoncer bouche en cœur « la violence » et de faire le partage entre « bons » et mauvais » manifestants). La stratégie du gouvernement n’est pourtant plus aujourd’hui fondée que sur la force. Le gouvernement cible les plus jeunes afin qu’absolument personne, parmi celles et ceux qui protestent, ne se sente à l’abri. Il lui faut individualiser la peur (peur d’être blessé.e, de perdre un œil, d’être défiguré.e, de perdre la vie) et généraliser l’arbitraire pour que n’importe qui se sache exposé. Les peines de prison déjà prononcées, qui font partie de l’attirail classique que le pouvoir oppose aux mouvements sociaux, ne suffisent pas, cette fois. Macron, Philippe, Castaner, Blanquer, au pied du mur, se voient contraints d’aller plus loin ou de céder ; c’est aussi ce qui montre que le mouvement en cours, que l’on peut espérer de plus en plus multiforme et de plus en plus uni, de moins en moins contradictoire, se heurte au roc du réel – ce qui le rend infiniment plus dangereux pour l’ordre en place que n’importe quelle pétition d’idées. Face à cela, les gouvernants doivent prouver qu’ils n’hésiteront devant rien, que tous les coups sont désormais permis et provoquer en face une peur plus viscérale et plus forte que la leur, une peur qui nous atteint chez nous, entre nos murs et dans nos corps, une peur intime. Si les professeurs de lycées ne se sont pas encore mis en grève, me dit une amie de Lyon, c’est probablement « par peur ». Et pourtant ; répondre devrait au minimum consister à cesser le travail dans tous les établissements dont les élèves sont aujourd’hui exposés à cette violence exemplaire — en espérant que cet arrêt de travail marque le début d’une grève générale, d’un mouvement qui portera sur la place publique la question de la justice sociale et celle des violences policières. Les lycéen.ne.s et étudiant.e.s qui sont sorti.e.s il y a quelques heures et ont parcouru Paris en manif sauvage viennent juste de prouver qu’il est possible de retourner la peur, nos peurs contre la leur. Tout au long du direct diffusé à l’occasion, des internautes leur envoyaient des cœurs, les remerciaient, leur disaient « bravo », ne se lassaient pas de les entendre rire et prenaient courage puisque, dans seulement deux jours, ce sera leur tour de sortir. Merci.

(6/12/2018)

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