ou la vie sauvage

Souveraine dette | à propos de l’accord sur la Grèce du 21 juin 2018

Publié le 25/06/2018

❝L’accord du 21 juin, loin de ne concerner que la Grèce, met en lumière l’incapacité des élites au pouvoir à faire face à la crise systémique qui continue de guetter l’Europe: amnésie sélective, volonté de cacher sous le tapis les causes profondes de l’instabilité financière et de la dissolution politique de l’Union, réintroduction de mécanismes qui se trouvent au départ de la crise mais dont les responsables européens semblent croire qu’ils produiront cette fois, «comme par magie, d’autres effets».❞

je m’appelle rue

Publié le 26/04/2018

Au commencement il y a la rue, au commencement il y a un quartier.

Je retrouve des polaroïds pris aux abords du 12 boulevard de la Chapelle entre 1997 et 2001 ; parmi eux, des clichés d’une sorte de marelle, dans un terrain-vague à l’emplacement duquel s’élevait autrefois un immeuble ; au milieu de la dalle, des mots ont été tracés au sol à la craie bleue : séjour, cuisine, salon, chambre, signalant à ceux qui auront franchi la palissade par curiosité, hasard, pour un trafic ou y trouver refuge que des gens ont vécu ici, qu’il y avait autrefois, dans ce qui n’est à présent qu’un bloc à ciel ouvert, des maisons.

L’herbe du polaroïd est d’un vert légèrement saturé, les matelas entre les herbes d’un blanc crayeux. On aperçoit au bord l’extrémité d’une valise et, sur un autre cliché, une femme dont la peau oscille entre le blanc, le jaune et le brun. Elle porte une main vers ses cheveux noirs ramassés en arrière. Elle a les yeux fermés et est vêtue d’une robe rouge. La signature de l’artiste est un tag tracé au Posca, le marqueur à bille que nous utilisions pour graffiter les murs, le carrelage, les vitrines, les transports en commun, bus, métro, RER, les affiches. Elle est aussi longiligne et belle qu’Erykah Badu, a les yeux clos mais ne dort pas et ne ferme pas non plus les yeux pour cacher ses larmes ; une femme au corps immense qui se souvient, sur le mur d’un terrain à l’abandon, de ceux qui vivaient là avant.

*

Les pauvres ne sont parfois visibles que sur des images d’archives. Les pauvres sont ceux qui étaient là avant : ouvriers algériens de la fontaine Saint-Michel passant à l’arrière-plan des séquences au quartier Latin d’Adieu Philippine (1962), photos du marché des Halles d’avant la percée du trou et le départ pour Rungis, images et enregistrements d’El Hanka jouant pour l’émigration algérienne dans les cafés du XIIIe (ces enregistrements appartenaient à Sadek et m’ont été offerts par Akila à sa mort), silhouettes porteuses de valises, grises et plissées, fronts pâles, grain et grisaille de la pellicule comme de la poussière en suspens, fantômes photographiques du Paris populaire et immigré d’avant : au commencement, il y a les pauvres.

Comment disparaissent les immeubles? Comment la ville se souvient-elle de ceux qui vivaient là, escamotés par les opérations d’urbanisme et d’embellissement, expulsés en silence par la hausse des prix? Comment les pauvres reviennent-ils dans le réel d’où ils ont été écartés?

À quelques pas de ce terrain-vague s’étendait aux débuts des années 80 la friche, adossée aux portants métalliques du métro, «comme à New-York», du 18 boulevard de la Chapelle, point de départ géographique du mouvement hip-hop en région parisienne, lieu sauvage où les collectifs de graffeurs se retrouvaient pour peindre avant que Dee Nasty, l’un des DJ les plus emblématiques de l’époque, ait l’idée d’y organiser les premières free jams ou block-parties. L’époque a été évoquée par nombre de raps (dont le plus marquant reste pour moi celui-ci), par des livres (Regarde ta jeunesse dans les yeux) et un très beau documentaire, Faire kiffer les anges.

Le titre de ce film vient de la phrase d’un membre d’Aktuel Force qui voulait, sans liaison, Faire kiffer les enges — mais le réalisateur, ne parlant pas verlan, ignorant que les enges sont les gens à l’envers, avait entendu autre chose, une «phrase poétique» : métaphorisation et embellissement involontaire d’un discours littéral, malentendu si parlant que ce film, qui n’a pas pour fonction de faire disparaître mais de faire réapparaître les anges, a fini par le prendre aux mots et l’adopter pour titre.

Je me rappelle cette scène où un danseur, silhouette solitaire et compacte au profil d’oiseau, répète un solo sur le toit d’un immeuble. L’image me ramène à S., qui passait quelquefois par-dessus le balcon étroit et se pendait dans le vide au quatorzième étage. Je me souviens qu’on disait Place, sans article, au lieu de Place des Fêtes. Je me souviens qu’on disait le rêre, l’acronyme rer devenu un mot, grande banlieue, grand ensemble : paysage en mouvement dans des vitres plus grandes que celles du métro, ouverture du regard à mesure qu’on sort de la ville chaque fois que je leur rends visite, à Asnières ou Colombes : mon frère y vit encore.

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Je me souviens que C., victime de maltraitance sexuelle tout au long de l’enfance, était devenu un des plus grands espoirs de la boxe française de sa génération et qu’il embrassait le sol en sortant de l’avion, à ses retours au pays où il n’était pas né. Les tags étaient des signatures, des traces de notre passage (… was here), mains d’enfants sur les murs de l’aire de jeux, reminders adressés à la ville, plaqués sur son anonymat et ses surfaces marchandes, noms glissés dans la boîte aux lettres ou l’inconscient des rues. La cité bourgeoise a beau être un lieu d’exclusion, tous les mouvements (politiques, sociaux, artistiques, tout ensemble) ont mis cette contradiction à profit : le lieu de l’exclusion reste lieu ouvert, puisqu’il y a des rues. On peut imaginer que la répression des mouvements passera à l’avenir non par le tracé de grands axes pour faire donner l’armée contre le peuple (et la destruction simultanée des quartiers et immeubles populaires, processus aujourd’hui presque achevé à Paris), ni seulement par l’interdiction des manifestations (repenser au tour de canal de la fin du mouvement contre la loi travail) mais par la suppression des rues.

Le capitalisme ne tient pas à une idéologie mais dans la même part à sa violence et à la création de formes de vie, irréversibles. La violence s’incarne, s’évanouit et se reproduit au travers des objets et des formes de la vie quotidienne, des gestes qui vont avec.

La suppression des rues est une hypothèse dystopique et une réalité familière ; si je peux essayer de revenir en imagination (comme dans un autre texte) à l’immeuble du 23 rue du docteur Potain où j’ai grandi, je ne peux plus passer à l’acte, franchir le seuil, me rendre sur les lieux ; des herses grillagées ont été élevées de part et d’autre en ne laissant au milieu qu’un passage : je n’y ai pas accès, je n’ai pas le code du lieu où j’ai été enfant. Il m’est arrivé d’y retourner, d’approcher les yeux du grillage pour apercevoir au travers le hall d’entrée de l’escalier D, la vitre derrière laquelle nous branchions le poste, nous exercions à tomber en lenteur, à créer l’illusion d’un mur sous nos mains brusquement figées ou d’un tapis roulant invisible ; j’en suis reparti avec le sentiment de ne pas y avoir (vraiment) été, d’être resté de l’autre côté.

De nombreux passages, dans ce quartier de l’Est parisien qui est notre mémoire, de part et d’autre de la rue de Belleville, ont été fermés et codés en même temps que tous les accès sur rue de la ville ; on sait, à la limite de ce phénomène, que des quartiers entiers se trouvent déjà à travers le monde réservés aux riverains, fermés par un mur d’enceinte, contrôlés par des gardiens et des caméras ; en résolvant par interdiction d’entrer la contradiction initiale, l’habitat bascule dans un rapport de classe qui n’est plus fondé sur la coexistence et la tolérance hypocrites mais sur la ségrégation (et sur le constat qu’aucune coexistence, même de façade, n’est plus possible) : la contradiction est tranchée, l’espace n’est plus que celui d’une classe, There is a war : il y une guerre en cours, ici.

*

Tous les récits de résistance et de mobilisations de rue portent témoignage de moments où une foule poursuivie par la police ou l’armée trouve refuge, en catastrophe, chez les gens, ceux qui se trouvent avoir une maison là ; c’est le cas de la chanteuse populaire grecque Sophía Vèmbo qui avait spontanément accueilli les étudiants en fuite venus frapper à sa porte au moment de l’insurrection de l’école polytechnique d’Athènes et dont la police, parce qu’elle était une icône nationale, n’avait pas osé enfreindre le domicile.

Souvenirs analogues, sans les tanks, de courses et de replis sous des charges de CRS, de gardes mobiles ou de MAT, leur équivalent grec, à partir de 1986, au long des années et des mouvements qui ont suivi (1993, 1995, 1996, 1997, 2008, 2010, 2011, 2012, 2016) : trouver refuge à l’arrière d’un café, au fond d’une cour, pousser une porte, entrer.

Force et étrangeté de l’habitude : nous reprenons chaque été à Paris l’habitude de noter chaque fois le code d’entrée des amis que nous retrouverons le soir, d’apprendre par cœur celui de la maison où nous vivons — quelque chose cloche ; qu’advient-il de ceux qui sont dans ou à la rue et de la rue elle-même si les portes ne s’ouvrent que de l’intérieur, qu’est-ce qu’une rue dont les passages, les voies ou issues de secours, les échappatoires ont été privatisés? La rue cesse de devenir un endroit où des portes peuvent s’ouvrir au dernier moment pour faire disparaître les manifestants — il y a des codes, les portes ne s’ouvrent plus comme ça.

J’avais été frappé, au moment des attentats de Paris, des massacres du Bataclan et de Charlie Hebdo, par ce geste, sans parvenir à mettre un mot sur son étrangeté : les Parisiens habitants du Xe et des alentours prenant soudain conscience que ceux qui étaient dehors ne pouvaient trouver refuge sous les porches, dans les halls d’immeubles et, se rendant compte que la rue codée est une souricière, publiaient sur Twitter, dans un geste allant à rebours de leurs habitudes d’entre-soi, leurs codes d’entrée. La ville ne pouvait plus être hospitalière que contre elle-même, en faisant sauter, très provisoirement, un de ses verrous (les victimes, au contraire des réfugiés actuels, n’étaient pas perçues comme des autres mais comme des proches ; on pouvait s’identifier à eux, on aurait pu être à leur place, à dix minutes ou deux stations de métro près).

La répression contre les pauvres, aux corps et désirs forcément autres, à l’altérité forcément hostile, commence sous des formes policées, apparemment non-politiques, non dirigées contre des expressions collectives mais des corps (mendiants, promeneurs d’autres quartiers, migrants, sans domicile, jeunes ou simples silhouettes). La répression contre les mouvements s’enracine dans ces formes infra-politiques, dans les façons dont ceux qui sont dedans se protègent de ceux qui sont dehors — ceux qui y vivent aussi, y travaillent, viennent juste d’y arriver, y cherchent du travail, y errent ou en refusent la logique. Violence de la non-violence, du non-contact, de la non-rencontre, de la séparation ; les opérations de police ne sont que la face spectaculaire et visible du processus. Tout commence dans / par la vie privée, dans / par les formes de vie.

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D’où viennent les termes de « vie privée»? Pourquoi appelle-t-on «vie privée» tout ce que nous avons? Sommes-nous privés de vie privée? Est-ce que les pauvres, les gens au RSA, les demandeurs d’asile retenus en zone d’attente, les mineurs reconduits, les milliers de jeunes incarcérés ont une vie privée? Est-ce que l’expression «vie privée» désigne la liberté des riches? Est-ce que le régime carcéral appliqué aux précaires, aux demandeurs d’asile ou aux jeunes de La Courneuve ne commence pas chaque fois, au dépôt du Palais de Justice de Paris, par l’atteinte la plus flagrante à cette vie privée, le déshabillage, la remise à un fonctionnaire de police des objets que l’on a sur soi (déshabillez-vous, videz le contenu de vos poches)? Est-ce que la fonction de la police est de protéger la vie privée des riches contre ceux qui n’en ont pas? Est-ce que la fonction des cafés est d’exposer cette vie privé-là, cet entre-soi en vitrine? Est-ce que les tarifs à l’entrée sont des codes d’accès? Est-ce que les codes (chiffrés) reflètent une autre forme de distinction que les codes linguistiques ou vestimentaires qui prédominaient jusqu’alors, une autre forme de violence qui se passerait (enfin) de mots? Est-ce que leur violence est muette? Est-ce que notre violence est parlante?

Malgré tout processus de privatisation des espaces publics (disparition des bancs, suppression d’un arrêt de bus devenu «point de fixation» pour migrants, «dispositifs anti-SDF»), les rues ne peuvent pas disparaître. Si l’esprit de la ville est la destruction des communs, cette tendance ne peut être portée à son terme que par autoliquidation de la ville et exclusion effective de ceux qui la font vivre : jeunes, précaires, chômeurs, immigrés — main-d’œuvre indispensable par sa fragilité même. La fonction de la police n’est pas d’abord de faire disparaître mais de bloquer (l’expression, la constitution en collectif) et de retenir (à la peur). Chaque processus d’exclusion est biface : il ne s’agit pas d’abord d’exclure mais de tenir en respect, suspendus, en instance, pas tant de nous expulser que de nous maintenir, exclus et isolés, dans la ville. Le paradoxe de l’exclusion est qu’elle est intégrée, fait partie de la ville et la dessine, banlieues comprises ; le ban (comme la frontière) est toujours ligne par où on passe, point d’arrêt et ligne faite pour être franchie.

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Je m’appelle rue et ai quelquefois, faute de soins, les dents creuses : sans-dents est le nom que nous aura donnés le dernier président socialiste de la République française, comme la réplique grimaçante des noms que nous nous étions donnés dans la période précédente (sans-papiers au lieu de clandestins, sans-logis et sans-emploi sur le modèle de sans-culottes) : les sans-dents sont des gens qui ne mordent pas. Dents creuses est dans le langage de l’immobilier et dans celui de l’urbanisme le nom de ces «espaces non construits entourés de parcelles bâties», anciennes zones agricoles ou anciennes usines, parfois les deux, qui résultent souvent de la destruction d’un édifice «sans reconstruction ultérieure» et que nous appelons terrains-vagues.

Notre culture vient de ces dents creuses, creux dans la ville, zones indéterminées que nous nous sommes appropriés un temps (toujours précaire : Dee Nasty a raconté la fin du terrain-vague du 18 boulevard de la Chapelle en des termes éloquents), où notre mémoire et nos sensations se sont construites en commun selon un processus analogue à celui qui façonne les cultures et les traditions non écrites. Si le rap ne cesse de rappeler sa propre histoire, c’est que le mouvement hip-hop est construction de lieux et de points de repère dans le temps et l’espace, mémoire, invention d’une histoire commune (et meurt de ne plus l’être, produit consommable par toutes les classes).

La ville a peur car elle exclue tout en demeurant ouverte ; la ville a peur de ses rues. Et nous — nous ne sommes peut-être pas «le peuple» ni «la gauche», mais nous sommes la rue, si nous sommes quelque chose. Des milliers de chants et de compositions instrumentales le rappellent, des premiers blues et gospels aux morceaux de soul qui formeront la matière-même du hip-hop, notre mémoire et nos voix.

*

Je me souviens des premières heures du terrain vague de la Chapelle, chantent-ils. Il y a des arbres et des planches, des mains d’enfants sur les murs de l’aire de jeux, des réveils pâles dans la lueur des néons et des chansons créoles, mandingues, algéroises, azéries, des langues (tous les parlers, aux fenêtres autour de l’église, dans les parcs), des gospels punk, des chants de guerre apaches et des chants tristes et beaux, des airs qu’on croit quelquefois avoir entendus en rêve sans être sûrs d’avoir dormi, d’autres qu’on chantera à tue-tête, dehors, un jour de foule et de soleil, à l’arrière d’un camion : mains tendues, serrées, ouvertes, mots qui déboulent dans la langue comme on se projette contre une paroi de verre, jeu de syllabes et allonge, scansions, césures, façons de lancer et d’enchaîner les phrases comme des balles contre un mur — comme si la danse elle-même (mouvements saccadés, art d’apprivoiser la chute, de tomber en lenteur ou de décomposer les gestes) était devenue chant.

Parler et danser à l’envers : des enfants, là-bas, s’évertuent à dire en français les barres, les trafics, les expulsions et les contrôles, les course-poursuites et les insultes, les coups et les humiliations, les petites et les grandes, celles qui se terminent par une baffe, celles qui se terminent par la mort d’un gamin, continuent de parler pour dire dans cette langue qui les entravent là où ils sont bloqués.

Mots qu’on dit comme on danse comme si c’étaient la bouche, le souffle et les dents qui dansaient, chocs et altercations de syllabes, mots qui parlent de l’intérieur du rythme comme le font les armes et les corps entre eux, mots comme une issue là où il n’y en a pas : danser et chanter ce qu’on ne peut pas dire et qui écrase.

Il y a des chants et c’est là qu’on est, si on est quelque part ; dans la cellule de garde à vue où il n’est pas possible de se mouvoir, on chante, trop démuni de tout, de stylo de téléphone de papier de lacets de chaussures et de cigarettes pour faire autre chose que chanter ; on chante ça, ou ça, en détachant les mots, en les faisant claquer, revenir à soi, en les renvoyant à distance, en les projetant contre le mur, en face, lentement d’abord puis de plus en plus vite comme un boxeur travaille ses enchaînements, comme des obstacles qu’on franchirait avec de plus en plus d’aisance — comme si on parlait seul et qu’on ne l’était plus ; c’est le début des années 80, la fin des années 2000, c’est toujours l’Est de Paris ou le Nord et on se donne en chantant les clefs d’autres espaces qu’eux ne pourront jamais ouvrir.

Chanter sans chanter, en parlant ; parler en allant aux bords du chant, sans y entrer, ou en ne le laissant qu’affleurer ; parler debout, dans un rythme qui prend tout le corps (difficile de raper assis, et immobile) ; parler en laissant affleurer aussi les bruits de la rue : le rap est quelquefois traversé par une bouche imitant un bruit d’arme à feu.

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Il y a des barres de fer et des itinéraires (transferts, retours, départs directs ou passage par Fleury), un tamis de couleurs assourdies, des voix proches et venant de nulle part, un jeune à 1 mètre du grillage, des corps à l’arrachée, des flagrants délits d’existence, la descente du fourgon mains devant, menottées, des couloirs, une salle à plafond haut et la lumière sous laquelle on est prié de vider le contenu de ses poches dans un bac, de mettre ses mains à plat puis de se dévêtir ; des chaussures remises mais flottantes, maintenant, sans lacets ; il y a des friches où des enfants découvrent des statues et ce qui n’existe que pour ceux qui y ont été, la faim, le froid, la rue et les abords d’une église où c’était la veille 3, 4 et le lendemain des dizaines qui apportent des matelas et tendent des hamacs entre l’arbre et les grilles comme des milliers de silences couturés aux lèvres qui craquent ; une course à bord d’enfance, l’hiver des chômeurs, l’été des sans-papiers et quelque chose qui fait date et insiste, d’encore vif et joyeux, quelque chose de plus tranchant peut-être ou de plus décisif et de plus pratique que l’espoir, qui n’a de sens sous aucun nom : un mouvement comme un terrain à découvert, friche traversée d’arbres, de cabanes, de flaques d’eau qui paraissent presque des lacs vues de l’enfance et de pierres comme si la zone, d’avoir été rasée, s’était recomposée ailleurs.

*

Sortie de garde à vue ; il fume, puis s’assied au soleil. Il a un jour ; il tient un jour dans sa main. Il le regarde et constate que le jour ressemble à une pierre. Il le soupèse ; le jour a un certain poids. Il se demande, comme tous les jours, quoi en faire et un désir (plutôt qu’une idée) lui vient, comme si sa main avait eu l’idée à sa place : il se lève, tient le jour dans sa main comme pour en apprécier encore un peu la dureté, les arêtes, le poids puis s’en sépare et le balance dans la vitrine de la banque et se souvient (le temps que la pierre met à franchir la distance qui le sépare de la vitre) d’avoir été enfant.


(avril 2018)

[La phrase je m’appelle rue est le titre, traduit, d’une chanson de Manu Chao dédiée aux prostituées de Barcelone.]

Soúnion, 10.4.2018 (les perdrix rouges du temple de Poséidon)

Publié le 22/04/2018

Imprimer au réveil les images vues hier, les fixer par des mots.

Sur la route entre Anávyssos et Soúnion, hier : un îlot rocheux, près du rivage, ressemblant au boa-éléphant de Saint-Exupéry ; le long de la rampe où nous nous rangeons pour laisser passer des conducteurs insupportables, eux pressés, nous trop lents, les «trois petites maisons» surmontées d’une croix sur le bas-côté, dans l’herbe, dont Elèni demande ce qu’elles sont («des petites églises»). Nous ouvrons les portes, sortons debout devant la mer. Je suis du regard un bateau, le dessin d’une île, une ligne de courant ou ferme les yeux : une ouverture, un appel d’air immense dans le paysage. (La mer est trop grande : on ne regarde jamais un paysage seulement avec les yeux ; on ne contemple jamais vraiment, entièrement.)

On entre dans la baie après un dernier long virage. Le temple, au fond à droite du cadre que forme la vitre de la voiture, passe presque inaperçu : une encoche de colonnes blanches sur un promontoire au-dessus de la mer, là-bas. «Où ça?» s’écrie Elèni en se ruant (en faisant le mouvement de se ruer, malgré la ceinture) vers la vitre. «Là-bas : regarde» : je lui montre le temple, tout au bout, en la tenant contre moi. Elle inspecte le paysage en partant de la gauche et je regarde le mouvement de ses yeux ; ses yeux parcourent la vitre comme un texte et s’arrêtent au bout de la ligne : quelque chose qu’elle reconnaît, son expression d’embarras ou de quête un peu anxieuse brusquement envolée : «Oui, sourit-elle, je le vois.» Elle se tourne vers sa mère, devant : «On voit le temple, maman!» Elle a cinq ans et demi et chaque seconde a encore la faculté d’effacer tout ou presque de ce qui a précédé.

Je détache la ceinture et l’aide à enfiler la parka qu’elle ne porte jamais en voiture (trop serrée). Elle lève un bras pour enfiler une manche puis l’autre sans porter attention à ses gestes, regard et présence déjà dehors.

Nous laissons la voiture sur un terre-plein et montons vers le temple en suivant une sente entre des bosquets de pistachiers lentisques (leurs feuilles libèrent quand on les frotte une odeur semblable à celle des arbres à mastic de Chíos), de genévriers, d’herbe à curry, de chênes kermès (piquants et touffus) et d’un arbuste très semblable à la sauge mais sans son parfum.

La plupart des arbustes bordent le sentier à la hauteur de ma fille qui commence par frayer le chemin avant de passer entre nous. Marchant devant, je lui explique que mon métier, quand je suis arrivé, était de conduire des gens sur les chemins et retrouve, à mesure que nous nous éloignons de la route, l’odeur de ces étés, comme si la sècheresse éraflait les plantes, et ce sentiment d’avoir un sol sous les pieds, un terrain qu’on cherche, auquel on s’adapte à chaque pas.

Le temple se découpe sur la droite et donne toujours, quel que soit l’angle, la même impression d’exception par rapport au reste du paysage comme s’il n’était pas fait pour s’y fondre mais s’en détacher ; il capte invariablement le regard mais demeure toujours en arrière, en retrait.

Un temple est fait pour les yeux.

Les pieds rencontrent du plat, nous sortons des broussailles et le corps se redresse un peu comme s’il n’avait plus à tracer lui-même le chemin.

Le regard passe de l’autre côté.

La mer n’a pas été faite pour les yeux mais est simplement là, calme bleu gris et silence égal qui comprime légèrement les sens puis les libère. Nous nous avançons jusqu’au bout d’un piton rocheux qui se rétrécit légèrement et aboutit à une terrasse naturelle, large et concave, sans arbustes. La lumière malgré l’heure n’est pas celle du couchant, plutôt celle des jours de septembre (la grisaille très fine de septembre comme un voile après l’éclat et l’intensité du mois d’août). Nous ne cessons de nous chercher du regard, de nous localiser d’un clin d’œil dans l’espace comme si nos déplacements étaient liés, dépendaient les uns des autres. Tandis que nous revenons sur nos pas, une perdrix au bec rouge, au plumage gris cendre tirant sur le blanc et strié de raies noires sort d’une ouverture, entre un arbrisseau et une pierre grise et s’avance sur le chemin à pas prudents, vers Elèni. Ma fille se rapproche d’elle et l’oiseau ne s’envole pas.

Nous franchissons tous les deux le portail du site sans payer (le gardien et la caissière se disputent avec une visiteuse qui affirme avoir droit à un tarif chômeurs et présente sa carte ; la dispute s’éternise alors que le site doit fermer dans une vingtaine de minutes ; nous nous éloignons au moment où le gardien, un jeune homme barbu, déclare qu’il était lui-même au chômage il y a un mois).

À la hauteur du temple, une deuxième perdrix rouge (si semblable à la première que nous pensons d’abord qu’il s’agit de la même) réapparait, puis d’autres ; elles non plus ne s’envolent pas mais se déplacent sur le gravier en conservant toujours une distance très mince avec les visiteurs et en baissant quelquefois la tête comme si elles picoraient les pierres.

Lorsque nous sommes sortis de voiture, Fotini a expliqué à Elèni qu’il existait d’autres dieux, ici, il y a longtemps ; à l’école publique où va notre fille, l’institutrice lit aux enfants 1001 histoires sur la vie du Christ. Elèni demande si ces dieux sont toujours là ; probablement, répond Fotini. (Dieux au chômage, remplacés par d’autres mais qui restent dans les parages sans qu’on sache vraiment où ils sont : ils n’ont pas l’air d’habiter leurs anciennes maisons.)

Nous parlons en grec quand nous sommes tous les trois, nous passons au français en remontant la pente vers le temple de Poséidon (Fotini est restée devant la guérite de l’entrée, attend la fin de la dispute), nous reprenons le grec lorsque Fotini nous rejoint.

Πέρδικα, perdrix : «C’est presque le même mot» remarque Elèni après avoir posé les deux mots côte à côte.

Notre fille nous distribue des rôles : «Moi, je serai la déesse de l’Amour et de la Beauté, toi tu seras Athéna, et papa sera Hermès.» (Les déesses sont des genres de Barbie.)

Le jour commence à tomber et, assis dans l’herbe, nous regardons la silhouette d’une perdrix se détacher sur une arête, au bord du vide, et virer au noir : «Ces perdrix habitent apparemment ici ; on dirait presque qu’elles ne savent pas voler.» «Elle est en train de nous regarder», dit soudain ma fille. Celle que nous croisons en revenant vers l’entrée du site fait même, après un temps d’hésitation, quelques pas avec nous après que ma fille s’en soit rapprochée, presque à la toucher, et soit demeurée immobile au-dessus d’elle. «Ce sont peut-être des oiseaux migrateurs qui ont l’habitude de s’arrêter ici», dit Fotini. «Mais alors pourquoi elles ne volent pas?» Je me souviens des perdrix qui s’envolaient des bosquets à tire-d’aile à notre approche, si vite qu’elles passaient comme une ombre : j’entendais juste un frottement d’ailes, très net. J’essaye de me souvenir du mot qui, depuis que nous sommes entrés sur le site, m’échappe et me trotte dans la tête, avec son absence : le nom de ces perdrix royales portées en triomphe sur la place du village par le père de Marcel dans La Gloire de mon père. J’ai sur le bout de la langue une syllabe («elle») mais le mot résiste comme s’il voulait, comme ma fille quand nous jouons à cache-cache dans l’appartement d’Athènes, que je me mette à sa recherche (j’ai aussi l’impression qu’il se dessine par instants mais si vite, un millième de fraction de seconde, que je n’ai pas le temps de le lire).

Nous commandons un ouzo pour deux et une glace (chocolat et fraise) et je regarde les yeux de ma fille cherchant les miens : Fotini vient de lui dire que nos yeux ont la même couleur ; nos yeux se regardent en essayant de reconnaître leur couleur.

La présence du temple, sur notre droite, devient plus discrète avec le changement de lumière et nous regardons la mer. «Il y a un bateau !» dit Elèni. C’est peut-être un caïque mais sa forme est masquée par les éclats de la lampe installée en proue et dirigée vers la côte, comme un lamparo. Nous ne distinguons du bateau que les reflets de cette lumière, en lignes traversées par la houle (comme des traits de peinture jaune, de plus en plus fins) au-dessous de lui : la coque donne l’impression de flotter surélevée en équilibre un peu instable sur ces lignes. La lumière de la lampe se fait plus forte à mesure que le bleu se fond dans le gris, un gris uniforme qui recolle ciel et terre. Le temple a presque disparu du cadre à présent et, comme si le paysage avait changé d’orientation, c’est l’île, en face, qui retient nos regards, elle qui se trouve à présent au centre de l’image, dans la perspective que le paysage nous indique. C’est une île oblongue, rien d’autre ou presque qu’une ligne de crête assez basse ; mais est-ce «l’île longue», l’île des déportés ? «Il faudrait demander au garçon», dit Fotini — ce que nous omettons de faire quand il dépose la coupe métallique avec les glaces, la carafe et le bac à glaçons sur la table. Je me souviens de Chrístos : la dernière fois que je l’ai vu, nous avions remonté la plage, lui à mon bras, et il s’était arrêté au milieu de la crique pour me montrer du doigt une autre île de déportation, celle de Yáros où, militant communiste, il avait été détenu. Il m’avait parlé d’une cache dans le sol mais je ne parlais pas encore assez bien le grec à l’époque pour avoir pu saisir à quoi servait cette cache, ce qu’elle contenait. Nous étions revenus vers la taverne de la plage et les maisons (les voix, les enfants, les lumières) comme on déchire, franchit un voile et passe d’une époque à une autre. Certains anciens déportés reviennent chaque année sur «l’île longue», Μακρόνησος, pour y déposer des lauriers et y chanter.

Le paysage vire au gris comme s’il y était absorbé. Un peu avant la disparition des reliefs, une série de lumières rouges, comme une guirlande irrégulière et lâche, s’éclaire en pointillés au-dessus de la ligne de crête — comme des étoiles domestiquées, ou une ligne de bouées en suspens au-dessus de l’île. Le ciel et la mer sont de la même teinte de coton gris ; on ne sait pas si cette frange un peu plus bleue et pâle, plus lumineuse que le reste est un nuage ou au contraire une percée, un jour dans le ciel bu par les nuages.

Je m’arrête un instant d’écrire.

Il n’y a plus d’île visible à présent, plus de mer, plus de ligne d’horizon, juste ces lumières rouges aériennes en face, plus intenses et plus rouges maintenant que la nuit est vraiment tombée. Nous sommes sur le continent et Elèni nous invite à jouer à un jeu où chacun parlerait dans sa tête, de l’intérieur (μέσα μας), un jeu où chacun parlera en silence (mais en articulant) et où les autres devront deviner ce qu’il dit.

Au retour, la route est plongée dans l’obscurité et nous chantons, un air polyphonique d’Épire, deux chansons qu’Elèni a apprises pour la fête nationale.

Est-ce que les perdrix sont des oiseaux migrateurs ? J’apprends le lendemain que les perdrix rouges sont, sauf exceptions, sédentaires, qu’un auteur grec de l’Antiquité pensait que les perdrix avaient deux cœurs et tombe, sans l’avoir cherché, sur le mot de l’énigme, ce mot magique de La Gloire de mon père qui m’échappait hier alors qu’il a accompagné mon enfance : bartavelle.

Matin : le nom des dieux écrits par ma fille sur une petite feuille volante qu’elle me tend par-dessus la table, sa main juste au-dessus de l’écran où ce texte vient de s’écrire.

(«Ne jamais trop retoucher une photographie» disait un ami : dans l’herbe, petites églises, un bateau, pistachiers lentisques, une perdrix, la silhouette d’une perdrix, «Elle est en train de nous regarder», île oblongue, le nom des dieux.)

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 (Anávyssos, mercredi 11 avril – Athènes, dimanche 22 avril 2018)

enfants boulevard de la Chapelle

Publié le 16/04/2018

Parfois, comme maintenant, c’est le heurt et la vibration prolongée d’une plaque, les aboiements d’un chien. J’ouvre les yeux, cherche Fotini du regard, relève la tête, aperçois notre fille qui s’est dans notre sommeil hissée à la pointe du lit et dort sur le côté.

Le nom du jour me vient d’abord en grec : Κυριακή, peut-être parce que c’est le nom qu’il porte dans la rue, dehors, là où une plaque de métal a retenti et où un chien continue un temps d’aboyer puis se tait.

Les jours changent chaque jour de nom ; on en apprend l’ordre au même âge que les chiffres : Elèni peut compter en grec et en français jusqu’à 100 (peut-être au-delà, maintenant ; son savoir grandit tous les jours) et connaît mieux le nom des jours dans sa langue maternelle que dans sa langue paternelle : lundi se dit Δευτέρα, «Deuxième», mardi Τρίτη, «Troisième», mercredi Τετάρτη, «Quatrième», jeudi Πέμπτη, «Cinquième» ; chaque semaine commence un dimanche. Il y a deux jours sans école. Ça fait combien de jours avec ? Cinq, a-t-elle répondu à Laure, hier, en comptant sur ses doigts.

C’est dimanche et ni elle ni nous n’avons école ce matin : pas de course pour arriver à 8 h. 30 avant la fermeture des portes, on peut dormir.

*

Fotini dort au bord du lit et Elèni en travers, à la pointe des pieds de sa mère : elle a sa chambre depuis l’âge de six mois, quitte son lit au matin pour terminer sa nuit dans le nôtre, ne se glisse pas sous les couvertures, demeure sur le lit, en retrait, ouvre parfois les yeux et relève la tête ou se redresse sur ses coudes et nous jette un regard, comme un animal à l’affût, repère où elle est, où nous sommes par rapport à elle puis se rendort en se laissant retomber, d’un coup : je ne vois plus maintenant que sa touffe de cheveux bouclés et ébouriffés derrière le pli du drap. On a certainement besoin de savoir où on est, toujours, même (surtout) aux bords du sommeil : je suis dans la chambre de papa et maman, pense-t-elle, papa est réveillé et écrit (et m’envoie un bisou de l’autre côté du lit), maman dort et il fait encore un peu nuit. Prendre ses marques et se rendormir : avoir un toit, l’assurance d’une maison, un endroit où dormir.

*

J’écris sur un fichier que j’ai intitulé Maison et qui n’occupe qu’un quart de l’écran, si bien que les mots, à ma gauche, ont la taille de fourmis minuscules ; les trois quarts de l’écran sont occupés par le sourire et le regard d’un enfant de onze ans, «un enfant café», dit ma fille qui ne relevait jamais jusqu’à une date récente les nuances de couleurs de peau, ne les voyait probablement pas. Elle m’a demandé il y a quelques jours qui il était : je lui ai raconté un peu de l’histoire d’Adama et de sa famille que nous avions aidés, il y a 18 ans, à retrouver un toit. Ils n’avaient plus de maison,  il fallait en retrouver une.

*

Nous : Stéphanie, Yann, Julien, Jacky, Eva et moi ; ma mère, qui les avait hébergés un temps ; le DAL et Jean-Baptiste avec qui nous avions rédigé un communiqué accusant les services de l’État de carence institutionnelle.

Être réveillé par des cris ou des pleurs, ne pas savoir si ce sont des pleurs, des cris, ce qui se passe, ouvrir la porte. Je me souviens des blazers bleus à poches d’ombres, des mains, serrées, refermées d’abord, blotties, sorties pour marquer la distance (reculez, monsieur, reculez), prêtes à se saisir du col, à frapper la poitrine ou à empoigner l’arme, de l’expression sans visage de la seule femme du groupe. Un fourgon stationnait en biais sous les fenêtres devant le portail du 12. L’expulsion locative avait eu lieu quelques minutes après le départ des enfants pour l’école, l’école fermait à 4 heures et demie et la porte de leur chez eux serait entre-temps mise sous scellés et blindée. J’avais appelé ; les agents dépêchés par le commissariat du XVIIIe arrondissement avaient eu la surprise de se retrouver entourés d’une dizaine de jeunes dont un, pas rasé et pas réveillé mais au regard comme un crible avait gravi les marches et s’était planté devant eux en béquilles.

Les souvenirs se succèdent comme un crépitement : les carrelages blancs et les horaires du centre d’hébergement pour femmes de l’avenue de Crimée, un porche d’hôtel avenue Ledru-Rollin coincé entre une librairie et un magasin de meubles, le ciel au-dessus du portail, l’acier, le grillage au-dessus de la voie ferrée, le bloc légèrement incliné de la Poste, l’hôtel, le tapis rouge, le visage creusé du veilleur (on prend pas de familles, on travaille plus avec le 115, faudrait les appeler, vous avez appelé ? alors ?), la rue (être au coeur de la ville, en être dans le même temps radicalement exclu comme s’il n’y avait plus que du temps, là, dans cette absence de lieu et de murs protecteurs), trois enfants sans toit dans Paris : un anorak bleu, un anorak rouge, un anorak vert, les sacs (biscottes, cahiers, crayons de couleur, pulls), la remontée du boulevard au milieu des flaques d’eau et des détritus du marché (on cherche une maison, à Château-Rouge on nous a dit qu’on aurait peut-être un hôtel), le froid autour des portes, à travers le terrain de basket où des adolescents aux ombres immenses jouaient la nuit comme en plein jour, le froid dans les poches (le pantalon de velours récupéré au Secours catholique mais trop grand qui donnait à Ibrahima l’allure d’un clown boudeur ou malicieux), le froid jusqu’à Crimée — «SDF c’est pas pour nous c’est pour des gens», «on s’est fait expulser» —, le froid dans leurs mains que nous serrions comme si les nôtres pouvaient faire office de moufles.

Trois enfants à la rue comme s’il n’y avait plus autour que des êtres humains sans logis et qu’on était passé de l’autre côté du monde, qu’on entendait plus qu’eux. C’est hier, c’est maintenant. Ils sont scolarisés à l’école Philippe de Girard, mangent dans le square Léon, dorment à l’hôtel Merryl, mangent dans le square de la Chapelle, dorment dans un hôtel du boulevard accolé à la Poste, mangent dans le square Saint-Bernard, dorment dans un hôtel de la rue Ledru-Rollin accrédité par le 115, prennent le métro pour Nanterre. Il y a à côté de l’hôtel un square et une boulangerie. Nous appelons le 115 depuis la cabine du métro, depuis une cabine de la rue Marx-Dormoy, depuis une cabine de la place Paul-Éluard — quelquefois moi, d’autres fois l’aîné, ou A., et nous serrons parfois à quatre dans la cabine ; les trois enfants regardent le combiné et attendent que je parle – ça voudra dire que quelqu’un a décroché.

*

Tout le ciel tous les arbres et trois enfants à la ville : une course d’obstacles de 2, 3 mois peut-être. Je ne me souviens plus des moments de colère comme si la colère avait tout pris dans l’instant, n’avait rien laissé pour la suite. Avec un petit groupe d’amis rencontrés quelques étés plus tôt autour de l’église Saint-Bernard, j’ai passé mes derniers mois en France à «remuer ciel et terre», dit la langue, pour qu’ils retrouvent un toit et que la mère ne soit pas séparée des enfants. Nous les avons hébergés et avons partagé leur vie, leurs angoisses, leur errance (d’un domicile ami à un centre d’accueil d’urgence, un hôtel du 115 ou l’appartement que ma mère occupait encore au-dessus de la Place des Fêtes), avons chanté et dessiné ensemble, écouté de la musique malienne et de la musique grecque, découpé des poissons roses ou des arbres bleus et échangé des mots ; je m’étais promis de ne pas partir avant qu’ils aient retrouvé un toit. Après beaucoup d’insistance, de démarches, d’appels, un logement plus stable que ceux qui étaient jusqu’alors proposés a pu être trouvé. J’ai retrouvé une dernière fois les enfants et leur mère dans un appartement géré par une structure sociale qui n’était pas seulement d’urgence, leur ai annoncé que je partais, j’avais acheté le billet pour Athènes, nous avons arrangé un bouquet de fleurs dans l’entrée et Adama, dont la photo occupe aujourd’hui la totalité de l’écran de mon ordinateur, m’a annoncé qu’il venait d’obtenir son passage en sixième. Les murs venaient d’être repeints et Fatou avait une chambre pour elle toute seule. Je reviendrai bientôt, leur ai-je dit en les prenant dans mes bras. «C’est où, la Grèce ?» Un peu avant de partir, un des garçons a voulu que je leur montre le pays où j’allais m’installer. Il y avait une carte du monde dans la poche en rabat de mon agenda. Nous l’avons dépliée et avons regardé où était la France, où était la Grèce — puis avons eu l’idée de rechercher aussi, sur la carte, le Mali, et nous sommes aperçus que c’était des trois le pays le plus grand et qu’il était de l’autre côté de la mer.

Un peu plus tôt, nous avions bu un jus d’orange et mangé des sandwichs sur une terrasse de café, au soleil, au bord d’une petite place, près du bas de la rue Mouffetard. La ville me semblait infiniment plus légère maintenant que les enfants avaient un toit et que je savais que j’allais partir : je me souviens encore de ce soleil et de la couleur des nappes.

*

Je me suis consacré à apprendre ma deuxième langue dans les montagnes de l’Épire et j’ai tardé à revenir à Paris. La famille avait déménagé et A., leur maman, avait changé de numéro. Ni moi ni les amis toujours sur place n’avons au cours des années suivantes pu obtenir de leurs nouvelles. Les années ont passé. Fotini et moi avons ouvert un espace de création trois jours après la naissance de notre fille. Mes recherches sur Internet dans le but de retrouver «les enfants» étaient infructueuses. Il y a quelques jours, enfin, Stéphanie m’a appris qu’elle venait d’obtenir des nouvelles du plus grand grâce au commentaire d’un jeune adolescent qui, alors qu’il écoutait près d’elle un morceau sur YouTube, a remarqué que le véritable prénom de l’artiste était Adama. Elle s’est retournée, a demandé la permission de voir et a effectivement, comme moi le lendemain, pensé que ce visage et ce prénom lui rappelaient quelqu’un. Elle m’a écrit le nom de scène sous lequel il est aujourd’hui connu par des milliers de jeunes (dont mon neveu, Athane, qui a aujourd’hui l’âge qu’Adama avait à l’époque), je me suis mis à sa recherche, ai trouvé une adresse, envoyé un message.

*

Nous avons ouvert notre espace au moment où la crise s’installait dans la durée — on parlait encore de «crise», percevait encore l’événement, sur le modèle de celle de 29, comme un phénomène violent et transitoire ; nous sourions un peu aujourd’hui en réentendant l’expression de «crise grecque», plus en constatant qu’un autre lieu commun («crise des réfugiés») a presque aussitôt pris sa place.

Ma fille est née le 27 octobre 2012 à Athènes et a déjà eu plusieurs fois l’occasion d’apprendre, en regardant, en questionnant, qu’il existe des gens qui n’ont pas de maison ; quelquefois, ces gens sont des enfants. Il y a quelques années, nous avons rempli avec elle, un dimanche, le coffre et les sièges arrière de couches et de lingettes pour ceux qui traversaient la mer et arrivaient par centaines, chaque jour, au risque de leur vie. La collecte avait lieu place Syntagma. À la fin du jour, la plus grande partie de la place était occupée par des monticules de couches, de boîtes de conserve et de paquets : des collines de biens de première nécessité plus hautes que les hommes.

*

Nous ne cessons, consciemment ou inconsciemment, de nous assurer du monde, de vérifier ou de nous rappeler où nous sommes (d’un regard, en entrouvrant les yeux pour reconnaître les murs, en nous remémorant la date ou le nom des jours), de rechercher le lieu qui nous tient.

«Beaucoup de maisons ont perdu leurs personnes», disait Ibrahima dans un des messages enregistrés chez moi après l’expulsion locative.

«Nous, tout ce qu’on veut, c’est d’être installés quelque part», disait Adama.

*

À ma fille, je me contente de raconter que c’étaient des enfants, qu’ils n’avaient pas de maison, qu’il fallait leur en trouver une.

Les mots sont simples, maison, enfants, et permettent presque d’éluder la violence.

La violence était bien là, pourtant, en continu.

Les enfants aussi l’éludaient. Ils se protégeaient eux-mêmes de la violence qu’ils subissaient comme les enfants de la crise de 29 qui «supportent et endurent», dit Rachel, ses yeux aux bords des nôtres, à l’avant-dernière séquence de La Nuit du Chasseur, alors que la neige tombe, dehors.

Ils chantaient, ils souriaient et se jetaient quelquefois dans nos bras à l’improviste (surtout Fatou, puis Ibrahima ; mais Adama aussi, parfois).

*

C’est dimanche et ma fille a un toit où dormir.

Je me souviens des yeux plissés et du chignon de Rachel dans l’avant-dernière séquence de La Nuit du Chasseur, qui est un film sur les enfants, la violence de la crise, la violence des hommes, la nature et les rêves, et de la voix de Gil Scott-Heron.

Je me demande s’ils ont pu aller à l’école, jusqu’à quand, trouve à Adama un air de Saul Williams, ai maintenant à l’oreille sa voix d’aujourd’hui et celle qu’il avait à onze ans (tout ce que je veux, moi, une maison). Je me remémore les mots syncopés qu’Ibrahima, un soir ou une après-midi pluvieuse, s’était mis à répéter en boucle (confiture de Ouagadougou / confiture de Ouagadougou / confiture de Ouagadougou) en détachant chaque syllabe et en produisant avec un rythme de batterie ou de train ; je ferme les yeux pour réétendre des phrases enregistrées à l’hiver 2000, tapées à la machine et conservées depuis (Moi j’crois pour vivre comme ça c’est pour des bêtes pas pas pour des humains), comme un viatique ; je ne trouve pas le sommeil, me relève, m’apprête à allumer la lampe puis me ravise, me souviens des mots c’est violent, la rue, ça s’arrête jamais, c’est jamais calme, jamais chez toi comme si les mots étaient des battements de cœur, me rappelle en silence un chant de Marley enregistré a cappella puis un solo de Miles, la version d’Aretha Franklin de People Get Ready (timbre métallique des premiers mots, comme un appel), celle de Dandy Livingstone au rythme d’un train qui laisse le temps au paysage d’approcher, une boucle du Cercle Rouge. Je me demande si on entend vraiment ou écoute quelque chose quand on se remémore des notes, des sons, des voix, si les verbes écouter et entendre sont propres à décrire ça, réalise que l’essentiel de notre vie est peut-être tissé de sons qui n’en sont pas et qu’il en va ainsi des autres, toutes les voix dont on se rappelle, qu’on passera sa vie à porter et qui résonnent en continu, les autres en nous, notre vie à entendre des voix. J’essaye, 17 ou 18 ans plus tard, assis à côté d’elle, dans le noir, de retrouver la voix d’Adama (riante, regard planté dans le mien), la voix d’Ibrahima (riante, écartant les lèvres et découvrant les gencives pour lancer : si tu me trouves pas une maison je te coupe la tête), la voix de Fatou (riante, maline, pas loin de certaines intonations d’Elèni, plus aiguë), la voix d’Aïssatou (comme elle disait «Dimi» au lieu de «Dimitris», comme le faisait aussi Cheknê — je me souviens que Lassina, lui, m’appelait carrément Jimmy Cliff.) Je cherche mes mots, les retrouve :

C’est arrivé près de chez toi
Ouais, presque sous ton nez
Cesse de prendre cet air étonné
Pas le moment d’abandonner
Faut tout donner afin de changer les données.

Crises et intempéries, Babylone m’étreint
Je dépéris, paumé à me demander où est le bon chemin
J’suis pas le seul dans ce cas à vivre en astreinte
On est tout un tas près de chez moi à vouloir porter plainte  
Sans papier, sans emploi, on ne compte plus les laissés pour compte
Pour couronner le tout dans les sondages le FN monte
Qu’ils fassent leurs figures sur la glace pendant qu’elle est encore dure
Nos nerfs et l’effet de serre les auront à l’usure.

*

Après près de vingt ans sans nouvelles, je viens d’apprendre que les enfants d’alors ont eux aussi un toit (qu’ils vont bien, qu’ils s’en sont sortis, qu’ils sont installés quelque part), que leur mère (qui a pleuré, m’a dit Adama, en apprenant que nous avions réussi à rétablir le contact) vit aujourd’hui à Bamako et qu’Adama a aujourd’hui une petite fille de deux ans et demi. On est encore là. «On va venir te voir», m’écrit-il, sur Messenger. Il m’envoie des photos qui viennent s’intercaler entre les phrases : la plupart sont des photos de l’époque, dont j’imagine qu’elles l’ont accompagné comme un fil ou comme les pierres blanches dans la forêt du conte. Il y a quelques jours, j’ai découvert la première de ses vidéos et le visage qu’il a aujourd’hui. Il est aussi mince qu’il l’était à l’époque. Les gestes près du corps qu’il fait en chantant me rappellent ceux qu’il avait lorsqu’il traversait la troisième cour pour rejoindre les autres (Burcu, Belgin, Ilkay, Omar, Abderrazak) en fredonnant un refrain des Bad Boys de Marseille. Presque les mêmes gestes, même si près de vingt ans s’y sont inscrits. Il ressemble davantage à sa mère qu’à l’époque. Le rythme sur lequel il chante me rappelle celui des messages que nous enregistrions dans le salon du 12, boulevard de la Chapelle sur un magnétophone de poche. Je déplace l’ordinateur pour qu’Angeliki et Fotini puissent le voir avec moi et, depuis un quartier d’Athènes, nous écoutons et regardons Adama chanter là-bas, en banlieue parisienne, sur le toit d’un immeuble, un refrain qui parle de ceux qui disparaissent en route.

Ils n’ont pas disparu.

*

Il fait presque jour, à présent. Je sors de la chambre et retrouve le carnet de l’hiver 2000, notes de lectures sur le travail précaire, la fuite du travail, mots au crayon ramassés sur la ligne, songe que mon écriture manuscrite a probablement moins changé, depuis, que mon visage. Les dernières pages contiennent le cahier de doléances des enfants du 12, boulevard de la Chapelle,  feuille manuscrite couverte de leurs signatures, même de celles et ceux qui n’avaient pas écrit, Belgine, Ilkay, Mounir, Fazilet, Salimah, Abdel, Burcu ; je remarque que la feuille ne porte pas les prénoms des trois enfants expulsés, qui n’habitent plus ici et qui ne sont pas présents ce jour-là dans la cour, me souviens des trains qui passaient à partir de 5 heures presque dans mes fenêtres, de ces vibrations de lattes tréteaux mal joints à même le sol, dans le dos comme si l’appartement était séparé du dehors par une cloison très mince : le dehors presque dedans, là-bas, et qui aura fini par y entrer complètement.

*

C’est dimanche, il faut aimer le monde qui sera après nous, je me lève et m’éloigne de l’écran pour rejoindre Fotini et Elèni qui se préparent à sortir et m’attendent (c’est dimanche, on va se promener, tu viens ?), reviens vers l’écran allumé et recopie ses mots :

Moi, bon, tout ce que je voudrais

avoir une maison

un quatre pièces

je ne veux pas t’embêter ni rien

mais tout ce que je veux

c’est d’être invité quelque part

sans être dérangé

et vivre, quoi, dans une maison.

Et toi ?


(mardi 17 avril 2018)

dites-nous comment survivre à votre folie

Publié le 14/04/2018

Il arrive que la lumière que j’allume pour l’écrire efface le poème (les morts sortent et ne reviennent pas, se réveillent avant moi, ne laissent derrière eux qu’une trace lumineuse, aussi vive que le geste d’un enfant se cachant derrière un arbre ; l’enfance ira toujours plus vite).

*

Il arrive que les trafiquants d’épaves aient, eux aussi, des sentiments, que les peuples (je suis suspendu à tes lèvres) soient suspendus à la confiance des marchés, que la dette, monstrueuse et vorace, qui ne se nourrit que d’elle-même, se dissimule derrière une dette amicale (on joue à cache-cache papa ? me demande Elèni avant de partir en courant vers le fond du couloir et ce rideau où elle aime à se cacher depuis qu’elle a deux ans, et qu’elle marche).

*

Dans les services de premiers secours de l’hôpital du Salut, les appareils à oxygène produisent une sorte de musique, une note avec un éclat bleu qui tourne, fait le tour de la pièce de manière un peu lancinante et revient inlassablement à son point de départ ; on ne meurt pas de dettes, jamais, dit l’homme, mais d’une quinte de toux ou d’un accès de désespoir et les charniers sont aussi invisibles que les monnaies, les places financières et les cours ; les cours s’envolent, dit l’homme, les corps disparaissent — donnez-moi une seconde, pas plus, dit l’infirmière ; voilà.

*

Cinq ou six minutes ont suffi, avant-hier, pour détruire la cabane qu’ils avaient mis l’autre hiver trois semaines à construire et 500 ans à peine pour détruire l’hiver, le printemps et l’automne ; la mort sera toujours plus efficace (que la vie, que les mots) mais nous avons conservé cette habitude ancienne de poser la main sur le ventre de la vache demeurée au fond de l’étable puis d’y imprimer ce très léger mouvement de va-et-vient pour sentir, au moment où le ventre retrouve son point d’équilibre, le nouveau-né, dedans : nous essayons de sauver le lien entre les choses.

*

La violence, dit-elle, n’est nulle part ailleurs que dans le bruit des rêves, le tracé des frontières et le dessin des villes et en nous, dans nos corps ; et on s’y cogne, de l’intérieur, s’y cogne jusqu’en rêves, s’y cogne jusqu’au sang car elle va seule et ne semble le fait de personne : violence inscrite dans les heures, les statistiques et les valeurs, les acronymes des monnaies, les niveaux d’alertes et les lignes de codes, textes sans fin que les machines dévident et déplacent dans la nuit, parade de l’ennemi : n’être plus, cesser d’être, se fondre dans les chiffres.

*

Elle reprend corps pourtant, tout invisible qu’elle soit, nos corps l’y obligent ; elle ne cesse plus d’apparaître.

*

Dites-nous, disions-nous autrefois, comment survivre, quand nous pensions encore que leur pitié était notre espoir, quand nous tendions les mains ; dites-nous disions-nous autrefois comment survivre à votre folie.


(samedi 14 avril 2018)

{Le titre de ce texte est (à une lettre près) emprunté au très beau roman de Kenzaburô Ôé, Dites-nous comment survivre à notre folie.}

Colline et autres rêves

Publié le 13/04/2018

A Slave & A Free Man (Les esclaves libres)

« Oui ;

quand on ne peut entrer quelque part

on cherche un autre endroit

où vivre et respirer

mais cet endroit

n’existe peut-être plus

en Europe »

dit A., marchand de fleurs ambulant

qui n’a jamais vu sa fille de cinq ans que par Skype,

a quitté le Bengladesh juste avant sa naissance,

et propose des fleurs dans les cafés, le soir,

en remontant la rue de Chypre

(il lui est arrivé, aussi, de ramasser du fer

pour les usines de la périphérie

et de travailler en cuisine ; sa peau

était trop sombre pour qu’on lui confie

le service en salle) ;

ses yeux, parfois,

alors même qu’il sourit,

s’embuent inexplicablement ;

les chaînes ne sont plus de fer

ni (même) de papiers ;

nous savons tous,

depuis l’enfance,

que les États Confédérés ont perdu la bataille ;

les esclaves

circulent librement

parmi nous.


(Athènes, 13.4.2018)


Colline

Des armes sont cachées derrière la colline et luisent faiblement au matin, à intervalles irréguliers, comme si le soleil émettait des signaux. — un morse d’autrefois, alphabet de traits de lumière que plus personne, parmi nous, ne sait lire.

Miran a perdu ses yeux en traversant la mer et nous lui décrivons son tout nouveau pays d’accueil : le jardin, les oliviers, les arbustes, la route en contrebas, la colline et les maisons en archipel sur ses pentes, les nuances de la lumière et ces signaux éclatants, au matin ; nous omettons toujours de mentionner les grillages et de parler des corps, amas de tissu que la mer rejette quelquefois sur la rive, à quelques mètres de la petite table où j’écris ces mots.

L’essentiel des voix et des musiques qu’un homme entend au cours de sa vie sont inaudibles pour les autres.

Miran attend les siens et se tient quelquefois en arrêt au bord de la mer vide comme s’il y cherchait des voix, les reconnaissait presque — les siens : deux enfants et une femme.

Ses yeux saignent encore : deux gouttes, trois gouttes. Nous avions nous aussi des armes dissimulées, des armes d’une autre époque, dit-il ; un jour, ces armes sont devenues des armées ; personne ne les manipulait, elles s’étaient dressées seules : ce n’étaient que des armes.

La femme qui vient chaque jour refaire ses pansements est étrangère ici depuis 20 ans, lui depuis 2 mois seulement.

Et toi ? me demande-t-il un jour. Depuis combien de temps es-tu étranger, ici ?

(Le soleil s’éloigne chaque soir et des ombres, alors, commencent à fouiller les broussailles en tous sens, affolées, à fleur de sol, comme si elles allaient disparaître, elles aussi.)


(Anávyssos – Athènes, avril 2018)


Casa d’altri / Maison des autres

Elle a la délicatesse de celles qui, pour survivre, ont appris à marcher sans leurs rêves, s’en sont séparées tôt — certaines en les enfouissant sous la terre — pas trop profond, pas trop profond, dans l’espoir de les retrouver un jour, si les choses s’arrangent. Elle est discrète comme le sont celles qui, pour survivre, ont dû renoncer à la vie — la leur, « leur propre vie » ; c’est de cette façon qu’elles ont appris le monde et que le monde, à leur mort, restera gravé en elles : elles savent que la survie est moins et plus que la vie, qu’elle laisse dans le corps des marques plus profondes (sons, odeurs, couleurs, voix). Elle est silencieuse comme le sont celles qui passent en ramassant leur ombre — mais l’ombre reste là, derrière et, même lorsque elle la ramasse et la replie comme un châle, ne tarde pas à se déplier — l’ombre de cette vie qui était la sienne, qui aurait dû être la sienne mais ne l’est pas et que les convives ne doivent ou ne veulent pas voir ; sa vie non vécue, comme une présence extérieure qui entre dans un coin du tableau (la grande salle de Pâques, où elle sert les plats en souriant, puis débarrasse), qui aurait dû attendre dehors mais est pourtant là, presque effacée, près d’elle, à ses côtés, comme un enfant qui ne se laisse pas oublier — nous avons déjà presque atteint la vieillesse et nous disons parfois, en pensant au pays, que nous aurons passé notre vie au service des autres.


(Anávyssos – Athènes, avril 2018

(Le titre Maison des autres est emprunté au beau récit de Silvio D’Arzo  (éditions Verdier pour la traduction française.)  


Les histoires (Un rêve d’Elèni)

Il est déjà tard, onze heures passées, et je dois reprendre le travail — ma fille n’est pas encore couchée et je pense au texte sur la table comme si je lui avais promis il y a une heure de lui apporter un verre d’eau. Je la sèche au sortir du bain, l’aide en la pressant un peu à enfiler son pyjama puis à se laver les dents (de la cuisine, je lui apporte un verre d’eau pour cracher — son verre d’eau préféré). Je la borde puis éteins les lumières et Elèni, comme tous les soirs, me demande une histoire. Mais il est tard, et le texte, là-bas, me tire par la manche. Nous passons un accord : je retournerai travailler un moment et reviendrai lui raconter l’histoire quand le travail aura avancé (l’idée vient de moi) ; d’accord, dit-elle ; tu me raconteras l’histoire si je ne dors pas, mais aussi si je dors. Dans ton sommeil ? Oui, répond Elèni en regardant au plafond puis en se tournant de côté et en regardant le mur et l’angle de la bibliothèque comme si elle confiait un secret à cet angle de mur, sous la fenêtre, un peu plus éclairé — un secret qu’elle enveloppe dans une couverture rouge — un secret qu’elle écoute maintenant blottie (pelotonnée) au coin où le coussin est le plus doux. Elle ferme les yeux puis me dit d’aller écrire mon histoire et de revenir ensuite lui raconter la sienne. Mais est-ce que tu entendras l’histoire en dormant ? Bien sûr, répond ma fille.


(12. 4.2018)

Accueil

Publié le 10/04/2018

J’oublie parfois que leurs yeux ne lisent pas le grec.

Une petite fille en robe rose fait des signes dans l’air (des boucles, des points : comme une calligraphie arabe) et tout le ciel est derrière elle : tout le bleu du monde, plus rien qu’un cadre autour de la robe rose d’une petite fille.

*

Nous avons mis six ans à traverser la rue, dit l’homme, avec un sourire un peu gêné (comme si quelques brins de sa moustache lui entraient dans la bouche, lui chatouillaient les lèvres).

Nous n’osions pas.

Nous avions peur, peut-être. Mais de quoi ? C’est difficile à dire. Il y avait une peur, en tous cas.

Autrefois, quand nous disions le mot « étranger », nous pensions par la force des choses à ceux qui étaient loin. Et puis, un jour, ils sont venus.

*

Une vieille femme, ce matin, Grecque, mais ne sachant pas lire le grec, n’ayant jamais appris, prépare un plat de spaghettis au fromage pour un peuple. Le peuple est assis à sa table, et sourit : c’est une femme, un homme, deux enfants. Un peuple est chez elle et la fenêtre est grande ouverte au-dessus de l’évier ; à travers la fenêtre, elle peut voir la mer ; elle a passé sa vie, à cette fenêtre, à contempler la mer, a toujours vécu seule ; elle râpe le fromage, à présent, et empile cinq assiettes en posant les couverts par-dessus et, sans cesser de regarder la mer, sourit à son tour ; elle sait que lorsqu’elle se retournera elle verra un peuple à sa table.

*

J’écrirai un jour, pense-t-il, un poème pour mon père et ma mère puis je les oublierai et, sur le chemin que cet oubli aura ouvert, j’écrirai un poème, un autre, pour les étrangers qui viennent et ceux qui les accueillent.


(Mardi 10 avril 2018)

Un matin

Publié le 09/04/2018

Des mots : la fouille, reparti au matin, une femme, refusé d’embarquer, Sierra Leone, enfant, criés, d’autres ramenés dans un murmure ou prononcés avec difficulté, la plupart pas dits, traduits à peine.

Un homme : il a essayé de dormir à la gare puis a appelé un ami. Il reproduit devant la cour le geste qu’il a déjà fait devant les policiers (je n’avais rien sur moi), au moment de l’arrestation (quai 8, Gare du Nord), y revient comme un papillon à la lampe : le quai, la cabine, l’argent près de la gare, l’ami parti avant le début de la guerre, l’itinéraire (tout ce trajet pour rien) puis le contrôle ; entré le soir, arrêté le matin.

Un homme ne peut pas être condamné pour n’avoir rien fait, pour avoir été là et : «on ne peut pas prendre quelqu’un de libre».

Un mouvement de révolte (tout de suite entravé) : il aurait mieux valu que je sois condamné pour quelque chose — quelque chose que j’aurais fait.

Il a de la famille en Allemagne, en Belgique, a le sentiment d’avoir été trahi, sourit — comme s’il était seul à connaître un détail (qu’eux ignorent forcément).

Elle devait rejoindre son époux, en Angleterre ; ils vivent séparés l’un de l’autre depuis deux ans. Les policiers trouvent dans la doublure de son sac un acte de mariage et une photographie et le juge demande si l’homme, à ses côtés, est son époux.

Scolarisé (au Congo) jusqu’en classe de cinquième, il touche comme peintre en bâtiment l’équivalent du SMIC et déclare que ses parents ont été tués pendant la guerre civile ; on lui fait répéter ce point ; on ne le questionne pas sur l’enfant de neuf ans.

Pour vivre, répond une femme — Oui ; mais tout le monde veut vivre, dit le juge. (Il suffirait, presque, d’enlever ce «mais» pour retourner l’énoncé.)

Arrivée en juillet et interpellée en août, au cœur des grandes vacances (entre grands départs et grands retours), elle n’a pas encore rencontré d’interprète. L’avocat d’office demande qu’il soit précisé au dossier qu’elle s’exprime «dans un français hésitant» — l’expression fait sourire le juge, le procureur, la greffière, l’avocat lui-même. (Classes sociales comme autant de niveaux de langues et d’études, ceux qui ont arrêté en sixième, ceux qui ont fait le LEP et ont été orientés très tôt vers une filière professionnelle, ceux qui, tout en vivant ici, ne parlent pas la langue : impression d’assister sans cesse, au 35bis comme en correctionnelle, à un procès au cœur des mots et des jeux de langage, des codes.)

Elle veut répéter «cette histoire de maison», on la prie de faire vite ; les faits sont déjà connus, d’autres attendent.

Un homme a compris qu’il serait arrêté à leur manière de regarder tout autour d’eux : ils étaient loin, mais un regard a suffi.

Audiences de fin de matinée, plus rapides à présent (on approche de la pause-déjeuner : image du restaurant-café en face du Palais de Justice) ; la pensée lui est venue qu’il pourrait s’échapper ; elle vient de mentionner qu’elle a été accueillie en France par une amie d’enfance et le juge lui demande d’indiquer ses nom et prénom («simplement une amie d’enfance») ; il explique que la France n’était qu’un pays de passage et qu’il n’a de son côté pas d’autre souhait que de repartir — et demande à être expulsé — mais si possible vers l’Angleterre. Il demeure debout et apprend le nom du pays vers lequel il sera, «si tout va bien», reconduit sous 48 heures ; ses cheveux sont courts, il tremble un peu en regardant les fenêtres hautes, dans la lumière, où la ville n’apparaît pas.

Le juge lit le procès-verbal, quelques lignes ; né en Algérie, arrêté en vendant des fleurs.

Audiences de l’après-midi.

Les passeports changent de couleurs. Un homme entre, regarde la lampe, sourit, fait signe qu’il ne parle pas la langue. L’interprète n’est pas encore arrivé et le juge, en français, le prie de s’asseoir (et attend). Une femme : la paix est un bien plus précieux, même que l’eau.

On ne va pas jouer les briseurs de rêves, dit quelqu’un.

Un homme entre, regarde l’homme, la femme, décline lentement son nom, sa date de naissance puis les nom et prénom de ses parents, Abdoulaye et Sophie, comprend soudain que c’est fini, se relève, regarde la salle comme s’il cherchait des yeux une issue autre que celle de la porte par où on l’a fait entrer.

Le policier qui s’apprête à le reconduire au dépôt signe à son tour le procès-verbal, penché et appliqué, presque comme un témoin de mariage.

Un homme (très jeune) dit que les menottes font mal.

Un autre, plus âgé, demande un peu d’eau et boit lentement à un gobelet de plastique blanc sans quitter des yeux la salle à plafond bas, la barre du tribunal, le luminaire à abat-jour vert que l’éclat de l’ampoule rend presque fluorescent, avoue qu’il a depuis quelques jours du mal à déglutir, quelquefois à parler. Le juge le félicite de sa connaissance de la langue. L’avocat d’office suggère qu’on lui donne un tranquillisant «lorsqu’il sortira d’ici», au dépôt ou au centre ; le juge, qui semble l’avoir pris en sympathie, accepte.

Il dit qu’il a eu froid et aurait pris un pull, s’il avait su qu’il serait arrêté.
Il a passé la nuit dans un commissariat du XIXe proche des Buttes-Chaumont où il jouait dans son adolescence et se souvient de la garde à vue, du commissariat parfaitement silencieux. (Le commissariat comme un navire en train de sombrer au fond duquel un sans-papiers a été laissé, en cellule comme à fond de cale.)

Le juge demande s’il a à l’audience une preuve de ce qu’il avance ; il dit que ses parents sont morts et qu’il n’avance rien. On lui demande de préciser s’il entend, par « parents », son père et sa mère. Il déclare qu’il n’existe pas d’autre preuve : ils sont morts, c’étaient ses parents.

Il est près de 17 h., il n’y a pas d’autre dossier après lui mais son pays n’a pas encore été certifié et un homme ne peut pas être expulsé sans pays.

Audiences du matin.

Nous ne laissions jamais de lumières allumées, dit-il, il faisait toujours sombre ; l’homme passé avant lui était sculpteur sur cuivre, père d’un enfant non reconnu, l’homme qui viendra après sera né au Maroc ; je suis entré par bateau.

Car nous sommes moi ma mère et mes frères, dit-il ; l’homme qui l’a précédé a vécu à Kinshasa (mais est né à Brazzaville) ; celui qui passera après lui à la frontière de la Serbie et de la Croatie (mais se déclarera sans patrie et aura perdu 12 kilos et 16 dents en prison, en France) ; lui, a été arrêté alors qu’il gravissait les marches du métro Château-d’Eau.

Hassan est le prénom de mon père, dit-il, et Abdallah celui de mon grand-père ; l’homme passé avant lui était le fils de Mohammed et d’Aïcha, celui qui viendra après de Valipura et de Kavaladesi ; lui, est né en Palestine, «à la frontière des terres occupées».

Son passeport, ses affaires, tout était à l’hôtel, près de la place Clichy — mais il n’en a pas la carte, a perdu l’adresse ; c’est en cherchant l’hôtel qu’il a été arrêté ; il le cherchait depuis deux jours.

La femme, avant lui, venait du Cameroun, était la fille d’Anatole … et de Françoise …, a plusieurs fois refusé d’embarquer et pleurait ; l’homme qui passera après lui ne souhaitera se rendre nulle part, n’émettra aucun souhait ; lui, est né au Liban, en 1973.

Il dormait près de la Tour Eiffel et pense que son passeport lui a été volé alors, dans son sommeil ; on lui fait épeler son nom ; elle est maintenue en zone d’attente à l’hôtel Ibis, près de l’aéroport de Roissy, ne peut parler qu’en lingala, est née à Lodia, dans la province kassaï orientale du Zaïre ; elle répète son nom, le nom de la ville, le nom de la région.
On demande que la procédure soit jugée nulle.
(Ici, dessiner un visage.)
L’avocat se retire, puis l’interprète tandis que la greffière et le juge ramassent les feuillets, rabattent les dossiers ; c’était la dernière audience, l’étranger sorti depuis longtemps, il n’y a plus que ce bruit de papiers sur la table.

Ils ont prétendu être arrivés ensemble.

Les hôtels sont les mêmes, toujours le XVIIIe, le XIXe, Cergy, Nanterre, Saint-Denis, Asnières, elle dit : «On ne vient jamais seule» et «J’ai des bagages à prendre ; si je retourne dans mon pays je me les ferai apporter», les affaires restent là, derrière, pendues contre la porte, dans le placard du foyer ou récupérées par le patron d’hôtel, fausse carte de résident, document de mariage en mandarin, acte de décès établi à Biskra, Algérie, rapport d’une assistante sociale de la maison d’arrêt de la Santé, billet de train pour Bruxelles, clef de vélo, téléphone portable, talisman et visa Schengen de 45 jours, ticket de métro composté en gare Saint-Lazare à la veille du jour de l’An, photocopie d’une carte de la CPAM au nom de Doukouré …, rue ………….., XVIIIe, boîte de comprimés de Dépakine (il parlait de son frère, de la guerre civile, de ses crises d’épilepsie, on va vous faire passer quelques boîtes, a dit le juge), déclaration de perte de passeport, portefeuille, permis de conduire russe, récépissé d’une demande de régularisation déposée à la préfecture de Bobigny, carte d’une école internationale de langues, à Rambouillet, assignation à résidence, passeport croate, formulaire d’inscription à la Sorbonne-Nouvelle, attestation d’hébergement signée par Fanny …, carte de résident aux couleurs presque effacées, carte d’un parti d’opposition de Côte-d’Ivoire, billet de train Vintimille-Nice, visa grec de 5 ans délivré à une femme de la minorité grecque d’Albanie, cahier bleu quadrillé à marges rouges portant sur la couverture, en français arabe «école primaire Ahmed Salama, Guerara, année scolaire 1997-1998» d’une écriture enfantine, appliquée, 110 dollars, 1500 livres sterling, 1000 yen, 200 pesos colombiens, coffret de parfums Chanel, coupon de carte orange valable pour le mois de septembre, carte grise au nom de Zang Chien, quittance d’eau, arrêté préfectoral de reconduite à la frontière pris le 30 décembre et notifié le 7 janvier, par voie postale, passeport vert, passeport rouge, passeport bleu, photographie et lettres — tout, à l’exception de l’argent et de deux ou trois objets encore à peu près en état, remisé aux ordures ; tout ce qui reste, et on en fait quoi.

Ils traversaient la ville.

Compans : la crevasse de béton à l’arrière de la bibliothèque municipale où il roulait son duvet pour la nuit («Je suis venu en France parce que j’ai trahi mon pays»)
le parc des Buttes-Rouges (le grand arbre couché en travers de l’allée)
les pourtours de l’Hôpital Robert Debré, les restes de terrain vague (notre cache d’enfance sur la corniche de l’église Notre-Dame de Fatima, de ce côté-ci du périph)
le parc des Buttes-Chaumont, pentes raides pour les jours de neige (l’heure de la fermeture des portes et des sifflets, gardiens)
Abbesses
Saint-Ouen-l’Aumône
Pontoise
Gagny
golf de Montmorency où («je ramassais les balles et j’entretenais la pelouse»)
forêt en bordure de la départementale 909 où
quartier des Amériques, Menton
la société d’Intérim Mobil, boulevard Magenta, Les Chantiers Modernes, à Roissy, l’entreprise College Travaux Publics
l’échafaudage («je redescendais prendre un café»)
Laumière («J’ai perdu l’adresse et le nom de l’hôtel, je paie l’hôtelier au jour le jour, l’hôtelier a gardé le passeport, depuis cinq jours, il y a des affaires, il n’y a peut-être plus rien»)
Cité («la naissance je sais pas»)
Châtelet («J’avais une valise sur moi lorsque j’ai été arrêtée»)
Nanterre, rue de Mouzaïa, Vincennes, les bancs supprimés puis redessinés, il y a plus de vingt ans, pour que les SDF ne puissent plus y dormir, les bancs supprimés, vingt ans plus tard, dans le quartier de la Chapelle pour que les migrants ne puissent plus s’y asseoir et manger («on ne peut pas : trouver de travail déclaré / faire venir sa famille / dormir métro Blanche / gagner l’Angleterre / retourner à Tunis»)
boulevard Masséna («Je me prostitue pour pouvoir vivre, je travaille 3 ou 4 fois par semaine»)
Cours de Vincennes, boulevard du Roi, Place de la Nation : «Je me prostitue pour pouvoir vivre.»

Ils essayaient de fuir.

Audiences imaginaires :

Mon peuple, dit-il,
travaille sur une autoroute, la nuit ;
mon peuple ne parle pas le français ;
mon peuple est né le 19 août 1971
à Abidjan, Côte-d’Ivoire
et est de nationalité ivoirienne ;
mon peuple
travaille comme photographe
et sait lire et écrire ;
mon peuple
travaille dans les foyers ;
mon peuple écrit des lettres pour les frères qui en ont besoin ;
mon peuple
est arrivé le soir
et a été pris le matin ;
mon peuple est venu seul
et n’avait pas de passeport ;
mon peuple
voulait partir en Angleterre
— la France, pour lui, n’était qu’un pays de passage ;
mon peuple a essayé de dormir à la gare ;
mon peuple
n’a pas de profession
pas de métier précis
mais fait divers métiers
— mon peuple exerce plusieurs métiers, à Gjakovë.

— «pour vivre» ;
reprenant la parole au moment où le juge, la greffière, l’avocat se tournent déjà vers le suivant, il déclare qu’il a déjà comparu, ici, sous d’autres noms, d’autres identités, sous des visages différents ; qu’il a été zaïrois et malgache, a déclaré être né le 18 janvier 76 et le 15 août 81, s’est dit célibataire et a prétendu avoir un enfant français, né en France, qu’il a été algérien, syrien, tamoul, que les années passeront, qu’il sera toujours là, qu’il reviendra toujours.

Audiences du matin et retour, depuis vingt ans, aux premiers mots du Procès de Kafka : on avait sûrement calomnié Joseph K. car, sans avoir rien fait de mal, il fut arrêté un matin.


(Lundi 9 avril 2018)

les silencieux

Publié le 07/04/2018

1

Des mots avaient été découverts à la fouille, l’homme était reparti sans visage, une femme avait refusé d’embarquer — il arrivait parfois qu’ils ouvrent la porte, ôtent les menottes, chuchotent : Bien, vous pouvez partir, maintenant comme

sous le coup d’une impulsion subite et l’homme se levait, s’éloignait en jetant avant de sortir un regard en arrière comme

s’il se demandait ce qu’ils allaient désormais pouvoir faire ou devenir, sans lui & l’homme était quelquefois une femme et parfois un enfant mais la procédure demeurait sur le fond la même ; on prévoyait pour les femmes des menottes féminines, les enfants seraient soumis à une expertise des os et les hommes qui étaient quelquefois des femmes quelquefois des enfants paraissaient toujours seuls ils étaient toujours expulsés un par un et l’homme revenait souvent quelquefois sous un autre nom parfois sous un autre visage, quelquefois sous un corps de femme ou d’enfant au bout de dix jours, dix minutes, dix secondes, quelquefois suffisantes pour organiser le départ ramasser ses affaires repartir au pays et revenir en France et la ville était belle dehors et le soleil de France jetait ses derniers feux sur le fleuve lorsqu’ils sortaient, le soir — le juge, l’interprète, l’avocat, la greffière, l’uniforme bleu en faction — après leur journée de travail et la ville serait agrandie, de grands travaux auraient lieu vers le Sud et vers l’Ouest et le maire de la Ville qui était quelquefois une femme mais jamais un enfant se félicitait du travail des jours comme

d’une conquête personnelle et la loi gardait son silence mais des insensés parlaient au bord du fleuve, la Cité avait besoin d’êtres condamnés au silence, de femmes sans parole qui sont parfois des hommes et quelquefois des enfants, un besoin comparable à celui que les arbres ont de l’eau (nous ne serions pas ce que nous sommes, sans leur silence ; sans leur silence, la Cité ne serait pas la même), quelquefois pourtant ils parlaient : parlaient de leurs enfants ou parlaient du fleuve et des arbres mais rien, dans la loi, n’avait été prévu pour le cas où les silencieux se mettraient à parler et le juge proposait d’annuler les paroles ou (lorsque la parole insistait, se faisant blessante, même, allant jusqu’au cri) de les bâillonner et ceux qui étaient d’ordinaire condamnés simplement pour avoir été là et pour n’avoir rien fait pouvaient maintenant l’être parce qu’ils avaient parlé et la Cité retrouvait ainsi un semblant d’ordre et la ville était belle en ce mois de juillet mais deux aveugles là-bas allaient toujours ensemble

2

mais leurs mots de silencieux étaient si nets parfois, si tranchants et si nets qu’on les voyait alors sortir des parenthèses et une femme qui était peut-être un enfant disait je ne sais pas de quel pays je viens et un homme qui était peut-être une femme disait : pour vivre, pour reconstruire un toit, retrouver ma mère et mon père, avoir peut-être un jour la chance d’avoir une vie meilleure, pour vivre, pour vivre et pour échapper à la guerre et les yeux d’un homme cherchaient le jour là-haut et une femme qui avait été un enfant disait je suis ce que je suis je ne suis pas ce que je suis nous sommes sortis de l’ombre nous ne sommes pas des clandestins et un homme qui se souvenait d’avoir été femme autrefois dans une autre vie peut-être peut-être dans l’enfance disait je parle plusieurs langues je ne sais pas qui est tzigane et une femme qui disait n’être jamais venue en France disait je ne sais pas quelles frontières j’ai passées et un enfant dormait dans les maisons sociales et les prisons anglaises et n’était pas tous les jours avec même personne et son nom, que d’autres lui avaient donné, était inscrit sur un talisman qu’il portait autour du cou et un homme ignorant de quels pays il était l’étranger disait quelque chose quelquefois habite tout seul et un homme disait pour la première fois le mot faim comme si ce mot soudain d’être passé par le corps s’était souvenu d’avoir un jour eu faim et répétait le froid comme si le mot froid se souvenait du froid, un homme était né enfant et disait je ne sais pas de quel pays je viens, un homme ne parlait aucune langue parfaitement mais avait des connaissances dans une multitude de langues, une femme parlait toutes les langues, un peu, berbère soudain avec un accent slave, roumain avec un accent grec et parlait des lumières qu’ils laissaient allumées, là-bas, en bord de mer et qui l’étaient peut-être encore, près d’une mère et d’un frère, près d’une femme et d’un enfant, près d’une source, près d’un arbre, près d’un vieillard aveugle qui n’avait plus désormais aux yeux que des formes tachetées comme des cartes du monde et des pays entiers entraient dans la salle et pleuraient et criaient et chacun d’eux était maintenant dix mille et chaque homme était une femme et chaque femme était un enfant et chaque enfant était un pays et une langue mais les pays et les langues là-bas ne cessaient de sortir de se rejoindre se croiser de marcher ou courir l’un à la rencontre de l’autre courant pour se jeter l’un dans les bras de l’autre, tous les pays étaient de passage tous les pays faits pour être traversés c’était normal la vie qui n’est pas dans la loi le monde qui n’est pas les textes et il en avait toujours été ainsi.


(samedi 7 avril 2018)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

afrance

Publié le 04/04/2018

C’est la fin septembre 1999 ; je suis né à Paris, le 19 août 1971.

C’est la fin septembre presque d’un autre siècle mais je ne parviens pas toujours (encore), à trouver ma place ou me sentir chez moi dans mon pays natal.

J’y ai aimé et y aime une foule de personnes et de choses (le théâtre de Kantor, La Nuit des Rois, le Mahabharata, Rimbaud & le hip-hop, le punk des années 80, L’Œuvre au Noir, des sentiers en forêt, un village et des pierres, des enfants et des vieux, des jeunes, des marches (joyeuses ou graves) sous les fenêtres et des amis, des paysages de banlieue), ai toujours vécu là, né en France et de mère française, étais régulièrement en collège et lycée «le premier en français» mais me décide un jour (plusieurs jours ramassés ici et dans la mémoire en un seul) à partir ; je suis pris d’étouffement, un jour, et décide d’aller voir ailleurs.

*

Plus tard, dans ce deuxième pays où j’ai refait ma vie, j’essaye de refaire de mémoire le trajet, les yeux fermés, qui conduisait de l’ascenseur jusqu’au rez-de-chaussée, puis dehors, me penche en passant pour relire à 30 ans de distance le nom des locataires sur les boîtes aux lettres (Abadou, Gabrielidis, Chatenet, Maugis, Tran, Vioux, Maillard, Abderahman, Cohen, Besnard) ; on descendait parfois par l’escalier, Alex et moi, et c’est dans ce hall d’entrée que nous dansions, presque chaque jour (1983, 84, 85…), face à la vitre, en branchant un magnétophone sur la prise de service. Je pousse le battant, descends les quatre marches puis le rebord qui faisait office de banc (l’immeuble était plein d’enfants), entre les colonnes, comme si je recomposais des couleurs ; je me souviens de la couleur du sol entre les portes d’escalier et la cour. Je prends pied sur l’esplanade où (le soir de la mort du père de Michel) les enfants s’étaient mis à courir dans la nuit tombante, feux de Bengale en mains, et où on jouait au football. Je commence presque sans y penser à suivre le chemin qui conduisait à l’école rose. À mi-chemin, avant de tourner au coin, je me retourne et identifie les fenêtres du cinquième aux figures d’arbres et d’oiseaux qui y étaient collées puis contemple l’immeuble : 14 étages sur 5 escaliers de largeur ; combien de fenêtres au total ? Il m’est impossible de les dénombrer de mémoire. Je baisse les yeux et constate que le bâtiment de l’ancien LEP est ceint comme en écharpe d’une banderole immense annonçant son occupation par un collectif de sans-papiers puis j’entends des sirènes.

Je commence à m’endormir ; dans ce demi-sommeil le nom du pays se déforme légèrement, comme une feuille par le mouvement des eaux en surface : «la France » devient afrance, sans majuscule ; les lettres sont suspendues et je ne parviens à en lire qu’une partie, comme un drapeau replié par le vent.

Le mot revient au réveil et Fotini sourit. En grec, le préfixe α- a un sens privatif ; afrance, comme on dirait : sans France, privé de France, pas de France.

*

Au Tribunal du 35 bis de Paris où je passe un mois, en 1999, à recueillir les paroles d’audience, un nombre incalculable de phrases commencent par le mot « pas » :

pas de débouchés en Égypte, pas encore acheté le billet, pas d’accord avec ça, pas le jour, pas où aller, pas revenir en Chine, pas très bien qui vous êtes, pas avec vous la petite fille, pas d’adresse en Yougoslavie, pas de menottes, pas inscrits, pas de famille plus proche, pas le nom de la mère, pas parti en courant, pas la langue, pas traîner dans les rues, pas mineur, pas rester.

La frontière est ce pas. Pas de papiers, pas de récits de vie, d’histoires, de sujet de droit, de droits ; pas de maison, pas de domicile vraiment fixe, pas de mots où loger, pas de possibilité de rester là-bas et pas de vie en France, ce n’est pas une ville albanaise, ce n’est pas moi, ce n’est personne, pas d’histoire mais un feu de brindilles ou d’herbes sèches dans un terrain-vague du XXe arrondissement avant d’arriver à Nation, un feu de morceaux d’emballage et de clayettes récupérées sur le marché d’Aligre que l’homme allume sous la bâche d’un camion à l’intérieur d’un container de métal, histoires brûlées dont il ne reste plus qu’une phrase, pour le passage en Angleterre où mon grand frère doit se marier bientôt, pour trouver mes parents, je les regarde c’est tout je repars au Maroc, pour reconstruire un toit avant l’hiver, la maison a brûlé, pour travailler, quand je travaille j’ai besoin d’avoir plusieurs noms, pour faire vivre ma famille qui vit en Thaïlande, parfois comme des noms au cutter sur un mur ou des stèles, Kerchi Sali, né le 7 juillet 1973, à Sétif, Algérie, Garandja Rudina, née le …., à …, de nationalité albanaise, parfois comme si chacun d’entre eux comparaissait sous un nom fugitif, le vrai nom par hasard découvert à la fouille dans la doublure d’un manteau ou d’un sac – dehors comme être libéré, sortir, et comme être repris par la rue.

*

Ce tribunal sous les combles statue sur le maintien en rétention des étrangers sans titres qui y défilent, presque toujours silencieux — à peine s’il leur est demandé de parler à l’audience.

L’espace est confiné, poussiéreux comme une salle d’archives, meublé de petites chaises façon salle d’école, vides, la plupart du temps, comme la Classe morte de Kantor : c’est un espace qui ne résonne pas, étouffe les mots, les errances, les guerres, les raisons du départ, les raisons qu’on a de ne pas repartir — un tribunal où presque tous sont condamnés au retour ; personne n’est là, vraiment, ni le juge et la greffière, ni l’étranger et l’interprète, ni l’homme en uniforme qui remonte l’étranger du dépôt, le fait entrer dans la salle, lui ôte les menottes, le conduit à la chaise.

Comme si on avait perdu, là, le sens des mots, comme si le mot ciel, le mot soleil, le mot soif, le mot partir, le mot enfant, le mot sœur, le mot frère, le mot ami, le mot peur, tous les mots en puissance avaient cessé d’y résonner, comme si la mort de l’hospitalité et des lois non écrites était aussi mort du langage.

*

Certains sont enregistrés au greffe « sous X. » ; le juge use souvent du conditionnel (serait né en 1973 ; aurait un enfant né en France) comme si les étrangers sans titres étaient des sujets supposés (certains seront expulsés de fait sous un autre nom ou dans un autre pays que le leur), des sujets prétendus.

  1. se disant Winson …
  2. se disant Akongo …
  3. se disant Marie-Claire …
  4. prétendant avoir ou avoir eu la nationalité française, ou avoir un enfant français
  5. se prétendant mère
  6. se disant malade

G., qui serait venu de Tunis, serait entré par l’Italie & résiderait chez sa sœur

Hassan A., qui aurait déclaré (être né en février)

Khalil K. et Chakaoui A., qui auraient prétendu (être arrivés ensemble) ; le conditionnel affecte parfois le fait même de l’énonciation comme si personne ne pouvait attester de leur passage : ils ne sont pas (ou tout se passe comme s’ils n’étaient pas) passés par là.

*

Je note les paroles prononcées et les dactylographies le soir sur une machine de marque allemande que mon père m’a offerte et qui a dans sa housse l’apparence d’une vieille valise d’émigré, bosselée ou bombée – et qui fait un boucan d’enfer ; la vieille dame du quatrième, place d’Aligre, dans l’immeuble situé à côté du marchand de graines, m’apprend par bonheur un matin qu’elle était dactylo et aime bien entendre, le soir, la frappe des lettres sur le rouleau – ça me rappelle des souvenirs, dit-elle avec un sourire fin, un peu gênée, c’était mon métier, vous savez – elle ne reçoit pas de visites, n’a pas souvent l’occasion de parler, surtout d’elle.

*

Afrance m’évoque, par associations, les mots Afrique, affront, affreux, le nom d’une compagnie aérienne, ce tribunal presque perdu sous les combles, la violence, déclarée ou pas, toutes les fins de non-recevoir opposées par la France de 2018 à la tragédie des errants, migrants, réfugiés, voyageurs, disparus, laissés à la rue, fuyant, réprimés aux frontières, violence telle qu’une femme, deux semaines peut-être avant ce jour où j’écris, peut être refoulée puis mourir dans la neige après avoir donné naissance. «Trop de silence pèse parfois plus lourd que les cris» (Sophocle).

*

Un jour, le juge fait remarquer en passant que la notification de leurs droits tient en «peu de mots». «Peu de mots nécessaires à la notification des droits», dit-il. Peu de droits — il s’agit moins de rendre la justice que «d’organiser le départ».

Ils et elles sont venu(e)s «pour vivre», «pour reconstruire un toit», «pour retrouver mon père et ma mère», «pour avoir peut-être un jour la chance d’avoir une vie meilleure» et pour échapper à la guerre ;

«pour vivre»,

«pour vivre»,

«pour vivre» ;

«Oui ; mais tout le monde veut vivre, dit le juge ; on ne peut pas nous, Etat français, vous délivrer un titre juste par ce que vous voulez vivre ; il faudrait autre chose.»

*

Organiser le départ, étouffer les récits, rayer des vies, nier le sujet de droit et étouffer des désirs mais s’y heurter, s’y reheurter sans cesse, désirs, besoins, nécessités qui insistent et reviennent — au tribunal du 35bis, visages et noms réapparaissant cinq ou six mois plus tard, un an, revenus du pays où la France les a expulsés, partis de là où ils sont venus et retournés là d’où ils viennent, expulsés de nouveau, passant de nouveau la frontière : «parce qu’il n’y a pas de chance, là-bas», «qu’on ne peut pas y élever un enfant», «que la maison a brûlé», «qu’il n’y a plus personne, là-bas», que le pays où vous nous expulsez nous expulsera à son tour – qu’il n’y a pas de pays, si un pays est quelque part où on peut vivre ; ils reviendront toujours, ils seront toujours là, pour vivre.

*

C’est l’époque des premiers arrêtés anti-mendicité et de l’apparition dans la langue du délit d’hospitalité – c’est il y a vingt ans, ou tout comme. Jean-Pierre sourit, regard goguenard et un peu triste, casquette ou chapeau de cuir en biais ; Jacky, pas encore trop malade, décide d’entrer en grève de la faim le jour où les grévistes sont évacués de force, fume, nous rejoint en faisant le tour du square d’un pas un peu flottant — c’est l’été, nous sommes plusieurs centaines soudain sur ce pan de trottoir resté vide presque tout juillet, deux comédiens improvisent une scénette de Brecht tirée des Dialogues d’exilés, une chorale chante en occitan et l’État, pris au dépourvu, frappe ; c’est la première fois peut-être qu’un mouvement, au contraire de s’y épuiser, prend son essor entre grands départs et grands retours, au début du mois d’août.

*

Les expulsions sont déjà appelées reconduites à la frontière, expulser dit raccompagner, une mise en demeure d’expulsion est déjà une invitation à quitter.

*

Vingt ans ; impossible pourtant d’évoquer ces luttes (de l’été 96, de l’hiver 97 et des années qui suivent: luttes des chômeurs, sans papiers, séropositifs, de l’immigration et des banlieues, luttes des sans logis et précaires en vases communicants, alors) comme si elles appartenaient à une époque aussi lointaine, ou révolue, comme si le couvercle de l’Histoire s’était refermé sur elles ; elles n’ont jamais cessé et la répression contre les plus faibles se poursuit avec une cruauté accrue : masse de ceux qui n’entendent, ne voient, ne parlent pas, multitude des enfants sans secours, des êtres humains dormant dans la nuit de l’Europe à Idomèni, Calais, Crimée. Le mouvement commencé avec l’occupation de l’église Saint-Ambroise n’a jamais cessé depuis lors, relayé en 2018 par ceux, minoritaires et souvent criminalisés, pour qui l’hospitalité est au fondement de toute culture et qui agissent en conséquence.

*

Un jour, le comité de soutien aux prisonniers politiques américains fait parvenir au collectif de Saint-Bernard un message dans lequel est rappelé que l’expulsion de l’église a eu lieu un 17 août, «le jour où Mumia Abu-Jamal ne fut pas exécuté», exécution empêchée grâce à une campagne internationale de soutien ; la lettre évoque le respect de ces «lois non-écrites qui n’ont pas besoin de papiers» («celles qui ne peuvent s’effacer», dit Sophocle.)

*

Voeu de lendemain: que l’expression de délit d’inhospitalité, ce délit aux conséquences criminelles dont l’Etat français se rend chaque jour coupable, expulse définitivement de la langue celle de délit d’hospitalité.

*

Au Tribunal du 35bis, les étrangers sans titres sont condamnés au retour mais, pour cela, il faut un pays. Je me souviens d’une des dernières audiences, en septembre 99 : je viens de passer plusieurs heures, presque immobile, à noter les phrases prononcées à l’audience et envisage de repartir, sonné par cette litanie monocorde de noms, de détresses, d’histoires que le tribunal raye avec une régularité et une application mécaniques, ce silence mortifère, ce bruit de papiers, ces précautions, ces haussements de sourcils. Je m’apprête peut-être à me lever lorsqu’un homme entre, menotté comme ils entrent toujours. L’homme porte une veste bleue et de longs cheveux noirs et dit que, s’il y a un pays, si un pays est là, disposé à le recevoir, il serait prêt à y aller ; mais qu’il n’y a pas de pays : qu’aucun pays n’est là, prêt à le recevoir ; que ni le consulat de Pologne ni l’ambassade du Chili, ni l’ambassade d’Ukraine, ni celles de Roumanie et d’Espagne ne l’ont reconnu comme un de leurs ressortissants et qu’il ne sait pas, lui, de quel pays il vient. Dans un français cassé mâtiné d’espagnol, d’italien, de roumain et de langues, peut-être slaves, que je ne reconnais pas, un français traversé par tous les mots du monde, l’homme relève les yeux et dit :

Je ne sais pas de quel pays je viens

je parle plusieurs langues, je comprends

je ne sais pas qui est tzigane, je ne sais pas ce qu’est ça, tzigane

je suis passé plusieurs pays, je ne sais pas quelles frontières

je ne suis pas tous les jours avec même personne

je dors dans les maisons sociales, toutes, je les connais

je ne peux pas dire dans quelle prison anglaise

le nom que je porte était inscrit sur un talisman que je portais autour du cou

quelque chose quelquefois habite tout seul

mais vous êtes jamais vécu dans la rue, vous connaissez pas froid

vous savez pas qu’est-ce que froid

je suis né à Santiago du Chili en 1972

je ne sais pas de quel pays je viens

je ne parle aucune langue parfaitement

mais j’ai des connaissances dans une multitude de langues.

*

Ce n’est pas la première fois qu’il comparaît devant ce tribunal et ce ne sera peut-être pas la dernière. Peut-être y comparaît-il toujours — si ce tribunal existe encore ; peut-être a-t-il enfin trouvé le moyen d’échapper aux contrôles. Ce jour-là, en tous cas, l’homme à la veste bleue est libéré.

*

C’était parfois la seule issue, au Tribunal du 35bis, une issue fragile comme les mots, la parole et l’humanité : raconter des histoires et ne pas céder au silence.


(jeudi 5 avril 2018)
Les citations de l’Antigone de Sophocle sont tirées de la traduction d’Irène Bonnaud et Malika Hammou (Les Solitaires Intempestifs, 2004).

autre chose (slam)

Publié le 22/03/2018

— ça s’arrête jamais la rue
c’est jamais calme
jamais chez toi —
autre chose
que perdre progressivement rêves sourire puis paroles
que d’avoir perdu sa première sa deuxième sa troisième personne
et de les chercher dans des sacs
que de rester éveillé pour ne plus avoir où dormir — trop risqué
de dormir, là-bas, et pas seulement pour une femme —
et passer la nuit à marcher
que le cri blanc d’une crise d’angoisse en cellule ou en centre
que le nombre et la liste des morts
et qu’appeler le 115 cent fois pour pas être sûre

d’avoir une place

autre chose qu’une tente
avec un chien pour la chaleur, la nuit
et que de se battre pour rester simplement humaine —
autre chose qu’un coin à soi, un rêve avec un lit, une douche
et un réchaud
le kiosque Place des Fêtes
le bus pour l’Armée du Salut
autre chose que d’être parqués les étrangers dedans et les Français dehors
qu’un campement à 1€ par jour mais où les chiens
sont acceptés
que le parking souterrain du centre Créteil Soleil un centre d’urgence du Val-de-Marne un carton devant Prisunic et la bibliothèque pour les jours où il pleut
autre chose qu’un CV troué
2001 rien
2002 rien
2006 néant
autre chose qu’y s’est passé que j’ai perdu mon travail et que la date du jour où on a décroché
que de dormir sous la tente à Vincennes
dans une structure d’urgence à Annecy
que de tomber ou de se demander
qui tombera à sa place
autre chose que de la neige
et que ce Noël-là
autre chose qu’hurler ou dire on peut rien faire alors
les Arabes et les Noirs on les aide on leur donne de l’argent on leur donne des logements et nous les Français à la rue
que la réalité même si c’est difficile
autre chose qu’un temps de pause
pour dormir se doucher manger et discuter
qu’entrer dans l’exclusion
que seuil de pauvreté plutôt seuil d’une maison
que le mot SDF plutôt habitants de la rue
que dehors s’il n’y avait pas le 115
que dans un squat à se doucher à la bouteille
que seule déjà
sans avoir de lit
de matelas propre
de draps propres
que des histoires de couple
boulot femme logement perdus
que de devoir descendre au fond
pour pouvoir remonter
autre chose que perdre l’envie de se battre
et perdre sa foi en soi et plus
lever la tête
que de se dire à la rue
autre chose que les agences
qui demandent des cautionnaires
à ceux qui n’en ont pas
que de se dire à vingt ou cinquante ans
qu’on a foiré sa vie
autre chose qu’à Saint-Christophe
que pas d’aide sociale
que pas repris les cours
que statut SDF
que pas d’aide financière et se démerder toute seule
que pas de RSA
que rien
qu’avoir en face
des gens qu’ont pas connu l’hiver
que ces années qui ne passent pas mais tombent
un an un an et demi deux ans trois ans et puis
autre chose que ce qu’on a déjà souffert
que la société actuelle
parce que la société à l’heure actuelle c’est bien
y a des gens qui travaillent
qui achètent qui ont des voitures
qui font leurs courses et puis
qui peuvent aller chercher leurs enfants à l’école
mais c’est quand même un peu pourri
la preuve
c’est que les oiseaux disparaissent
autre chose
courir, pousser une porte, entrer
ressortir en courant
se disperser ensemble pour se retrouver plus loin
recommencer le lendemain le lendemain encore parce que le mouvement a pris et qu’il ne faut pas laisser retomber ça un mouvement
de sans-logis et de chômeurs
courir, au sortir du métro, pour arriver avant les flics
entendre le souffle de ceux qui courent et quelquefois des voix, derrière,
le matin et le froid de décembre
et la lumière glissante
et ne pas déraper
et la Seine à 10 ou 20 mètres
et le sol de graviers
et l’horizon trop grand
entrer comme on se projette contre une paroi de verre
et comme on se jette dans la gueule du loup
et parler tout de suite en découvrant les lieux
Conseil économique et social
annexe du Sénat
hôtels particuliers
immeubles vides de quatre étages avec cour où il faut
s’installer très vite
vigiles ou pas
et riverains qui se plaignent
des nuisances pour ne pas avoir à dire femmes, enfants
et peut-être les sirènes au loin depuis l’autre bord de la Seine
ou juste la rumeur
de ceux qui partent en surplace au travail
faire vite
barrer l’entrée
coller sur les vitres des lettres sur le dehors
continuer de courir vers les ascenseurs et les escaliers de service
(le bureau des demandes de logement est au deuxième étage)
et ne respecter plus rien pas même ça
le travail
de ceux qui laissent des mineurs à la rue
depuis trois mois A. et ses trois enfants
M., 11 ans, M., 8 ans, A., 5 ans
sont dehors
l’expulsion a eu lieu
quelques minutes seulement après le départ pour l’école
reculez, monsieur, reculez,
l’école ferme à 4 heures et demie
la porte va être mise sous scellés, et blindée
récupérer les jouets
appeler le 115 plus de trente fois en une heure
regarder sa montre
sortir
aller chercher les enfants à l’école
autre chose qu’un passage
autre chose que l’hiver
autre chose que trois enfants par la main
qu’un square
et que des hommes au voisinage des chiens
autre chose que le bleu des couvertures d’Emmaüs
et que des tentes à la périphérie
autre chose que la boue de l’Europe pour dormir
autre chose que rester sans réponse
et que de se demander chaque jour au matin
où on dormira ce soir
autre chose que de dormir dans les toilettes publiques
et que si on demandait l’impossible
et pas simplement ça, une maison :
chez nous
la maison on dit ev
chez nous البيت
chez nous mal
autre chose que les carrelages blancs du centre d’accueil médico-social et que les carrelages blancs du centre d’hébergement pour femmes de l’avenue de Crimée et que les carreaux des toilettes et que la couleur des murs
autre chose que la rue où arrive toujours quelque chose quelqu’un
pour te prendre tes affaires
ton sac
ton K-way
ton fric
autre chose que des gens qui passent
des lumières
des supermarchés et des banques
moi
j’crois pour vivre comme ça c’est
c’est pour des bêtes
pas
pas pour des humains
on ne veut pas
on ne peut pas vivre comme ça,
nous —
il faudrait que ce soit propre
qu’il n’y ait plus de voitures
on pourrait réparer toutes les choses cassées
il faudrait installer des bancs
on aurait une salle quand il pleut
pour faire des jeux de société, parler, et puis faire des fêtes en hiver.


22 mars 2018

Face au chantage: à propos du 7 mai 2017

Publié le 29/04/2017

à Laurence, Jérôme et quelques autres

Je n’aurai pas le temps de lire aujourd’hui d’autres articles, d’autres études sociologiques, d’autres analyses et d’autres déclarations, il faut garder la petite, préparer le travail du soir, écrire le texte que je devais rendre le 25 avril et dont la remise a été reportée au 2, mais j’en sais déjà assez, je crois. Il faudra bien que je me passe des analyses d’Emmanuel Todd (que j’aimerais lire mais qui sont en accès payant : quelqu’un pourrait-il les publier sur sa page ? sur son profil ?), et de tant d’autres — il arrive forcément un moment où l’on doit décider seul, avec ce que l’on a, ce que l’on sait en l’état et ce que l’on est.

Je sais quelque chose, même si cela fait longtemps que je n’ai plus le temps de lire et de m’informer autant que je le voudrais (de lire comme à 15 ans, à 20 ans ou à 30) : je sais que la montée du FN n’a cessé d’accompagner l’abandon déclaré, assumé, des classes populaires, des « bastions ouvriers », des chômeurs que les ouvriers de naguère tendent de plus en plus massivement à devenir depuis le tournant des années 80, ne cessent de devenir encore, à Florange, Amiens, Saint-Nazaire, des jeunes travailleurs précaires qui se sont démultipliés dans un champ du travail de moins en moins lisible à partir du milieu des années 70 et aussi, et peut-être avant tout, du monde rural, par les partis et l’ensemble des gouvernements qui se sont succédés depuis 1981 comme par toute une frange de la population (des « classes moyennes éduquées », pour parler à traits larges, et des intellectuels, de ceux qui sont avant tout possesseurs d’un capital culturel, de ceux qui, à un moment de leur vie ou tout au long de leur vie, ont eu le temps de lire).

Je sais que l’alternative qui nous est aujourd’hui proposée (entre la finance ou le fascisme) est une forme particulièrement viciée, particulièrement perverse de reconduction de ce pacte passé dès les premières années du gouvernement socialiste (1983) entre ces mêmes classes moyennes, les professions libérales et le patronat sur le dos de ceux qui ne possèdent pas de capital et, en particulier, pas de capital culturel.

Je sais que, par rupture avec toute une partie du mouvement ayant suivi Mai 68, l’écrasante majorité des intellectuels «de gauche» a, à un moment crucial, pris le parti ou décidé de se retirer du jeu, de la construction de solidarités entre les classes, de l’organisation de transferts et d’échanges réciproques de savoir permettant de bâtir des luttes entre pratiques ouvrières, agricoles et savoir livresque, théorie, réflexion collective, création d’espaces pour un discours et une expérience politique en commun entre l’usine, les champs et l’université ; de cesser d’incarner un point de connexion, de jonction, entre classes populaires et classes passées par l’université (et cela vaut autant pour le monde de la production industrielle que pour le monde rural mais aussi, de manière chaque jour plus aiguë, de la solidarité en acte avec les migrants).

Je sais que la reconduction de ce pacte marqué par l’égoïsme bourgeois le plus étroit ne peut plus aujourd’hui se prévaloir, si elle l’a jamais pu, de cette caution morale qu’était jusqu’à présent censée lui apporter l’injonction du «tous ensemble contre le fascisme», en premier lieu parce que la gauche de gouvernement a transformé l’antiracisme en serpillière de ses opportunismes et de ses reniements, en second lieu parce qu’aucune réflexion sociale n’a jamais accompagné aucun «sursaut républicain». Privé de toute véritable réflexion sur les causes sociales de la montée de l’extrême-droite, cet antiracisme-là (celui de SOS Racisme comme des grandes manifestations unitaires des années 90 —  mais certainement pas celui, dans notre enfance, de la belle marche pour l’égalité) n’a jamais été qu’une passoire, qu’un crible ne faisant dans le fond barrage à rien — la preuve en est apportée aujourd’hui de la façon la plus critique, la plus criante et, au vrai, la plus dramatique qui soit.

Je sais aussi quelque chose du racisme profond qui habite depuis des décennies la société française. Je ne devais pas avoir 8 ans lorsque le gardien de notre ILM (Immeuble à loyer modéré) de Place des Fêtes m’a menacé un jour de me renvoyer dans mon pays « avec un coup de pied dans le cul » — et cette remarque m’a certainement marqué à vie. Dans l’immeuble de la rue du docteur Potain où nous avons grandi, mon frère et moi, nos amis s’appelaient Bichara, Céline, David, Samuel, Reda, Anne, Michel, Jérémy, Karim, Eric, Basile, Lamine, Stratos, Frédéric, Moussa, Aïssatou, Heidi, Patrick, Axel. Je me souviens des bavures et du mot ratonnades dont l’écho a suivi toute notre adolescence, et des noms. Je me rappelle avoir, quelques années plus tard, été saisi à la gorge par un policier du commissariat du Forum des Halles et soulevé contre le mur, au bord de l’asphyxie : je venais de protester et de m’opposer à un contrôle d’identité humiliant. Je sais quelque chose de ce racisme : je l’ai reçu dans la face comme une insulte, très jeune, je l’ai senti se refermer sur ma gorge — moi qui suis pourtant, comme le disait Pasolini, «un petit bourgeois », un privilégié, quelqu’un que les livres protègent, quelqu’un qui, en cas de démêlés avec la justice, aura plus de chances d’échapper à l’incarcération que la plupart de nos amis d’enfance.

Je sais aussi, pour avoir vécu en Grèce ces quinze dernières années, que l’alternative Macron / Le Pen est une nouvelle forme du non-choix auxquels les Grecs, singulièrement, ont été confrontés en juillet puis en septembre 2015. Le chantage exercé alors sur le peuple grec par l’Eurogroupe consistait à faire jouer la menace d’une sortie en catastrophe de l’euro et de l’effondrement, du jour au lendemain, du système bancaire. Le chantage exercé aujourd’hui sur le peuple français est peut-être plus violent encore car il utilise une arme de nature éthique, ou morale : votez pour la finance afin de faire obstacle à l’horreur, au parti de la haine de l’autre. Votez pour les plans d’austérité que nous vous infligerons, car vous n’avez plus le choix.

Mais la finance n’est-elle pas, aussi, un parti de la haine ? De la haine des pauvres, des réfugiés, des ouvriers, des chômeurs, des sans dents, des incultes? Derrière le visage et les mots étrangement lisses d’Emmanuel Macron, ne faisons pas semblant de ne pas voir, de ne pas entendre les chiffres atroces et le réel des plans d’austérité, celui de l’accroissement de la mortalité infantile et des suicides dans les pays du Sud, les conditions sordides des camps de réfugiés organisés en Grèce sous les auspices de l’Union européenne ni le silence de ceux qui continuent de mourir en Méditerranée.

Le propre de la gouvernance néo-libérale est de nous contraindre à apposer notre signature à son programme de guerre sociale alors même que nous savons qu’il est dirigé contre nous, contre la société, contre ses solidarités les plus élémentaires. À lui donner notre aval, fût-ce sous la menace d’un chantage cru.

Quelle «caution morale» et quel assentiment subjectif apporter à un mouvement incarnant la destruction de plus en plus accélérée, à travers l’Europe, des classes populaires, de toute une partie des classes moyennes mais aussi, à l’échelle mondiale, des ressources naturelles et de la planète entière ?

L’antiracisme quinquennal de la classe dirigeante française n’est fondamentalement que la caution morale d’un égoïsme et d’un cynisme de classe : le vernis dont les intellectuels et une grande partie de l’électorat socialiste tentent de recouvrir leur trahison historique.

Cet antiracisme-là doit finir, est fini : chacun le sait, tant son masque apparaît désormais craquelé, boursouflé, caricature ne pouvant même plus se prévaloir, par différence avec 2002, de la tradition républicaine.

Fascisme, austérité, silence. La seule issue, pour la gauche, consiste désormais à se tenir à distance des injonctions morales d’une hypocrisie absolue de ceux (journalistes, intellectuels organiques du capital) qui, en la pressant de se prononcer en faveur d’E. M., n’ont pas d’autre objectif que de la voir abjurer — ce qu’Alexis Tsipras, après six mois de gouvernement, s’est résolu à faire, et ce dont Jean-Luc Mélenchon s’est pour le moment heureusement bien gardé.

Elle est surtout de travailler à une nouvelle alliance de classes, de groupes sociaux, de fragments dispersés, désunis, de modes de travail, de modes d’être et de vie, de cultures (« nouvelle » dans le sens où le travail a, depuis les années 70, subi des transformations décisives), en faveur de la redistribution et de la justice sociale : contre une accumulation des richesses devenue proprement monstrueuse, pour leur partage et pour la circulation du savoir à travers l’ensemble du champ social.

Nous sommes des milliers, en ce moment même, à débattre des décisions que nous prendrons le 7 mai, à nous débattre et à nous déchirer, mais peut-être conviendrait-il d’abord de dire l’évidence : que le vers est dans le fruit, que les termes du débat sont faussés. Que ce débat est un piège car il repose sur un chantage et sur l’appui objectif apporté depuis des décennies par l’establishment aux thèses de l’extrême-droite, au détriment des revendications de justice. (Favorisons la création du monstre, nourrissons-le puis déclarons : Votez pour la finance, sans quoi nous sortirons le monstre de sa cage.) Ce débat vicié doit et peut être, maintenant, radicalement dénoncé, contesté dans ses termes. L’alternative entre Macron et Le Pen est le symptôme le plus éclatant de la perversion profonde du système capitaliste contemporain, dans sa forme néo-libérale et (forcément) autoritaire. Nous ne devons pas nous résoudre à ce que « gouvernance » soit désormais, dans tout le continent européen et au-delà, synonyme de «chantage». Cette imposture doit être maintenant, aujourd’hui, dénoncée et ramenée à ses causes.


samedi 29 avril 2017

// Ce texte a été traduit en espagnol par Louise Michel (alias Mario Baudoin), à l’invitation d’Amador Fernández-Savater – un grand merci à tous les deux. //

Fleurs de ruines : lieux de création alternatifs dans la Grèce des mémorandums

Publié le 08/03/2017

À partir de 2010, des dizaines de lieux de création alternatifs fleurissent dans les ruines laissées par le retrait et la faillite de l’État grec. Dans le même temps, des fondations privées aux moyens colossaux ouvrent leurs portes dans la capitale grecque ou y sont mises en chantier. À partir de notre expérience propre (la création de l’Atelier de réparation de télévisions par Fotiní Banou et moi-même en novembre 2012), ce texte [1] a pour objet d’esquisser un tableau du paysage culturel apparu à Athènes dans le contexte de crise, d’offensive néo-libérale et de «résistance créatrice» que connaît le pays depuis 2008.

____________________________

1

Tout commence entre 2010 et 2011 avec l’éclatement de la crise des comptes publics grecs, l’imposition des premiers plans d’austérité et l’interruption des politiques d’aide à la création. Tout commence en somme par la fin : suspension des subventions aux compagnies reconnues et aux théâtres les plus prestigieux (Théâtre d’Art), gel de la production cinématographique locale, fermeture de formations musicales emblématiques (Orchestre des couleurs) et du CNL grec, abandon de fonds d’archives d’intérêt national. Pour de nombreux artistes, la question se résume à peu près à ceci : comment continuer d’avancer et marcher au-dessus du vide qui, en l’espace de deux ans, s’est ouvert sous nos pas?

Souvent à l’initiative de collectifs, des dizaines de lieux de création commencent à apparaître dans les ruines laissées par le retrait et la faillite de l’État grec : théâtre occupé et autogéré Embrós, studios de danse contemporaine Kinitíras et Faux Mouvement, théâtres d’expérimentation Baumstrasse et Vyrsodepsío (La Tannerie), espace du Studio 9 dédié aux musiques improvisées, immeuble du Synergío (quartier de Metaxourgío) et occupation du Green Park en bordure du Champ de Mars, parmi (beaucoup) d’autres.

Ces lieux sont des appartements, des ateliers de réparation de télévisions, des hangars, d’anciens cafés municipaux ; plutôt que de les convertir en salles de spectacle conventionnelles (avec leurs sièges en rangs, leur scène séparée du public), les artistes choisissent de les laisser en l’état: chaque projet est appelé à s’adapter aux conditions spécifiques de l’endroit.

Les spectacles qui y sont présentés sont moins des représentations que des prises de parole, au milieu ou à quelques centimètres du public, des rencontres et des vis-à-vis (entre un comédien et un seul spectateur) ; la représentation crée d’autres fois les conditions d’une parole partagée, se mue en conversation. Ce sont aussi des projets hors les murs : tel groupe théâtral organise une rencontre avec un quartier, son histoire et ses habitants, la représentation devient déambulation dans les rues et les lieux fermés par la crise (Omáda 7, UrbanDig Project, Caravan Project, Alèxandros Mistriótis, dont la Visite convoque la mémoire historique d’Athènes).

Le public devient partie prenante d’une action, d’une recherche ; les visiteurs ne sont plus là exactement des spectateurs et moins encore, dans une ville dont un grand nombre d’habitants ne consomment plus que le strict nécessaire, des consommateurs de culture.

Les conditions de ces lieux alternatifs sont marquées par la polyvalence [2] et ne cessent pas d’être précaires (pas de régime d’intermittence en Grèce) ; les marges économiques, toujours asphyxiantes, n’assurent dans le meilleur des cas que la pure et simple reproduction de la force de travail (ne gagner jamais que ce qui permettra de continuer à faire vivre le lieu) mais offrent la satisfaction que l’on retire à sauvegarder un talent, un métier, un art, à continuer d’avoir une voix, à faire quelque chose qui en vaut la peine dans un contexte où de plus en plus de jeunes diplômés des Beaux-Arts, des conservatoires et des écoles d’art dramatique se voient contraints d’accepter pour survivre n’importe quel emploi (dans la restauration, les centrales d’appel de téléphonie mobile, le bâtiment ou les services de livraison) ou poussés à l’exil (Allemagne, Suède, Angleterre…): le passage du Welfare State au Workfare à quoi se réduit pour partie la «crise grecque» laisse de fait sur le carreau des milliers de jeunes artistes précaires.

S’ils demeurent eux-mêmes particulièrement fragiles et ne se développent qu’à une échelle réduite, ces lieux ont cependant des effets non négligeables : ils constituent souvent le seul foyer d’activité culturelle dans des quartiers désertés par l’initiative municipale, régionale ou étatique, et offrent un toit aux artistes débutants.

2

Cette réponse est, si l’on y pense, du même ordre que celle qui voit, à partir de l’occupation de la place Sýntagma (été 2011), la multiplication en Grèce des structures de solidarité, de production et de distribution alternatives dans des domaines aussi divers que la santé (dispensaires sociaux), l’éducation (écoles ou garderies autogérées), l’alimentation (cantines sociales), la production (coopérative VIO.ME), l’agriculture (parcelles mises en commun sur des terrains occupés, à Thessalonique ou en bordure d’Athènes) et l’aide aux réfugiés, à partir de l’été 2015. La nécessité de répondre aux besoins les plus immédiats conduit un grand nombre de personnes à passer de la contestation traditionnelle (manifestations, grèves) à une forme de « résistance créatrice » [3] souvent aux marges de la légalité. Il s’agit toujours de jeter des passerelles ou des ponts au-dessus du vide: au lieu de continuer à se référer aux structures antérieures, désormais fantômes, faire émerger de nouvelles structures, de nouvelles institutions.

*

Ces lieux tiers commencent ainsi, à partir des quartiers, à élaborer les prémices de ce qui pourrait devenir une nouvelle politique culturelle — et se heurtent tantôt à l’hostilité des pouvoirs publics (fermeture de nombre d’entre eux par la municipalité de Giórgos Kamínis en 2013), tantôt à leur indifférence. Après l’espoir déçu de janvier 2015, il apparaît clairement que la culture de la gauche grecque reste oblitérée par l’imaginaire étatique ; les ministères de la Culture de Sýriza s’intéresseront ainsi davantage aux alliances entre État et grandes fondations privées qu’au soutien qu’ils pourraient apporter à ce que l’un d’eux qualifiera pourtant de «printemps culturel».

*

Dans le même temps, cet espace tiers devient un enjeu crucial de la période, entre paradigme démocratique du mouvement des places, des comités populaires de quartiers, et paradigme libéral de la Big Society, porté par les grandes fondations privées. Nouvellement créées, celles-ci (Onassis, Niarchos et Neon) commencent à certains égards à fonctionner depuis le champ culturel à la manière de laboratoires (think tanks) d’un capitalisme en voie de mutation, en quête de ressources et d’issues et qui, après avoir investi dans l’art contemporain, s’intéresse à présent de près à toutes les manifestations du spectacle vivant et des arts éphémères. (Dans la Grèce des mémorandums, la démocratie n’est pas seule à être en construction.)

3

Car la crise ne voit pas seulement fleurir les lieux de création alternatifs. Au cours de la même période, des fondations privées aux moyens colossaux ouvrent leurs portes ou sont mises en chantier en se positionnant aux frontières de la politique culturelle (dans des domaines aussi cruciaux que l’aide à la création, l’accueil de compagnies étrangères, la création d’une nouvelle Bibliothèque nationale et d’un nouvel Opéra), du mécénat d’entreprise (promotion d’un capitalisme soucieux, à travers les artistes, de «l’intérêt général»), de la politique de la ville (grand projet d’urbanisme Rethink Athens, impulsé par la Fondation Onassis et ayant pour objet de redessiner le centre de la capitale) et de la politique tout court (campagne en faveur du «oui» au référendum de juillet 2015 soutenue là aussi par la Fondation Onassis).

*

Le paysage culturel athénien est donc aujourd’hui marqué par trois phénomènes : la disparition des politiques d’aide à la création et la réduction drastique du soutien à la préservation du patrimoine, l’hollowing out of the State décrit par un certain nombre d’analystes anglo-saxons («évidement» depuis l’intérieur de fonctions-clés de l’État social), la montée en puissance des fondations privées (comme dans le reste de l’Europe : Fondations Louis Vuitton au bois de Boulogne, Prada à Milan, Pinault à Venise, etc. [4]) et la multiplication de ces lieux de culture, entre occupations sauvages ou négociées, associations à but non lucratif et fabriques de culture sur le mode de la coopérative : un État en faillite, des fondations rappelant les paquebots éclairés traversant la nuit les films de Fellini, et des radeaux [5] en ordre dispersé.

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Ces transatlantiques lumineux ne se distinguent pas seulement de nos radeaux de bric et de broc par leur taille, la disproportion radicale des moyens dont ils disposent (la fondation Onassis dont le siège se trouve à Vaduz, Liechtenstein, s’adosse à un empire industriel et financier ; de même pour la fondation Niarchos, qui siège en Suisse, et pour la fondation Neon, établie à New York et Londres aussi bien qu’à Athènes et dont le créateur, Dimítris Daskalópoulos, est l’ancien patron de la Confédération des industries grecques et dirigeait avant la crise le plus important conglomérat de l’industrie alimentaire locale).

Ils s’en distinguent aussi par leur mode d’inscription dans la ville, leur lien au voisinage : la fondation Onassis est située au bord d’une voie rapide, sur un axe décentré (le long de l’avenue Syngroú, vers la mer [6]), de même que la fondation Niarchos (qui abrite la nouvelle Bibliothèque nationale et le nouvel Opéra). Les possibilités de créer un lien vivant et authentique avec le quartier sont là à peu près nulles, malgré les efforts déployés : la taille même des bâtiments (et leur architecture) rendent cet espoir vain. Ce sont des lieux structurellement coupés de leur habitat et qui ont en général plutôt vocation à entraîner un remodelage des quartiers, voire une destruction de leur dimension populaire (grands projets d’urbanisme, investissements immobiliers, notamment dans le quartier de Metaxourgío, projet de mise en valeur du Delta du Phalère, sur le front de mer, par la préfecture de l’Attique).

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Dans un pays où la politique semble s’être brusquement effondrée, le travail artistique, condensateur d’un réel, d’une situation, revêt une importance accrue, d’où la pertinence de s’interroger sur les conditions et les lieux dans lesquels il s’exerce. Dans ce contexte de crise organique du capitalisme marqué par une rupture franche entre État et société civile — en Grèce, cette rupture est consommée entre 2008 et 2010, donc avant l’apparition officielle sur les agendas européens de la «crise de la dette» —, le capitalisme lui-même paraît être à la recherche d’issues et semble quelquefois les trouver dans la récupération, l’appropriation des formes de contestation portées par les mouvements sociaux. C’est le paradoxe apparent de la politique de certaines grandes Fondations, qui s’inscrivent dans le droit fil du processus néo-libéral en s’efforçant d’y intégrer les formes mêmes de sa remise en question. L’art devient le biais par lequel un discours critique ou une pratique activiste peuvent être réintégrés et captés par le système dominant. L’exemple de Julie Mehretu, artiste picturale travaillant notamment sur le «mouvement des places» et dont une œuvre ornait le hall d’entrée de Goldman Sachs, à New York, est à cet égard éclairant [7].

Car ces fondations privées développent souvent une politique culturelle libérale et ouverte (aux droits des minorités ethniques ou sexuelles, des handicapés) tout en envisageant le démembrement du Welfare State comme une occasion de refonder l’ensemble du champ politique, de reformuler la question de la «gouvernance» en termes proches de ceux qui animaient la campagne de David Cameron [8], d’impulser de grands projets urbanistiques et / ou immobiliers et d’intervenir de manière non équivoque dans le cours de la vie publique. Ces mêmes Fondations se plaisent également, dans le droit fil du mécénat traditionnel, à soutenir projets caritatifs, humanitaires voire scientifiques liés à la paupérisation d’une partie de plus en plus grande de la société grecque : la Fondation Niarchos contribue ainsi à la fondation d’un «Observatoire de la crise» [9]. Leur puissance financière leur permet en outre de devenir «partenaires privilégiés» du Théâtre national de Grèce [10] ou de voler au secours d’un Théâtre d’Art menacé de faillite.

Ruines publiques, fondations privées: en développant une activité sur tous les fronts, ces fondations parviennent à se poser en voies de recours, interlocuteurs incontournables et acteurs-clés de la période.

4

Malgré l’absence de soutien, de capitaux et de marges financières, nous parvenons à nous faire entendre et à exister, au prix d’un travail ayant de plus en plus tendance à se confondre avec la vie. Pour combien de temps ?

Notre souci quotidien : est-ce que les gens viendront, aujourd’hui ? Après plus de 4 ans d’efforts, l’année 2016-2017 est à la fois, pour nous, celle d’une certaine reconnaissance, et la plus difficile : si les Athéniens ont longtemps tenu tête à la crise en continuant (notamment) d’aller au théâtre, les quelques économies qui avaient permis à beaucoup de survivre sont maintenant épuisées et de nombreux espaces accusent depuis septembre une baisse de fréquentation sévère [11].

Le désir et la curiosité sont aussi touchés par la crise : sans horizon politique visible, dans l’impasse à laquelle semble se résoudre la période de gouvernement Sýriza depuis la «capitulation» de juillet 2015, le renoncement finit parfois par l’emporter sur le désir (de sortir, de rencontrer des gens, de discuter, de découvrir autre chose, d’écouter une histoire).

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Dans ce contexte, de plus en plus de lieux, de compagnies, d’artistes (dans tous les domaines : performance, vidéo, documentaire, théâtre) se tournent assez logiquement vers ces fondations pour faire financer leurs projets.

Ce n’est pas notre cas : nous nous appuyons sur la trésorerie, en partageant les recettes avec les compagnies invitées (le risque est commun, l’aventure est commune) et en essayant de développer des collaborations avec des troupes et des théâtres de l’étranger. Si nous ne pensons pas que l’intervention de l’État soit le fin mot de tout, il nous serait impossible de recevoir certains artistes (la compagnie Scarface Ensemble, de Strasbourg, ou la performer et chorégraphe Jasmin İhraç) sans l’aide de lieux subventionnés et / ou de fonds régionaux, à Reims, Rennes, dans la région parisienne, à Berlin. D’autres projets associant des artistes étrangers se fondent simplement sur la débrouillardise de collectifs autogérés qui, par le biais d’une collecte de fonds ou l’organisation d’un festival, parviennent à financer leur venue sans passer par la case État.

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L’espoir que nous formions en janvier 2015 était notamment lié à la possibilité de repenser l’articulation entre espace tiers et puissance publique, et, au-delà du champ culturel, entre initiatives venues d’en bas (santé, alimentation, éducation, etc.) et État. Cet espoir a été déçu — ou, plus exactement, s’est fracassé contre les diktats de la troïka et l’absence à peu près totale de réflexion sur ces enjeux de la part de la gauche de gouvernement (Sýriza), qui doit pourtant son ascension à ces initiatives d’en bas, mais pour laquelle la question du pouvoir continue de se réduire à la question de l’État : coquille vide, dans la Grèce de 2017, privée de tout pouvoir d’agir sur le réel (sauf de façon catastrophique). Le seul but des gens de pouvoir est de se maintenir au pouvoir, même lorsque ce pouvoir-là est sans pouvoir aucun.

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Nous persistons cependant dans notre projet en insistant de plus en plus sur l’ancrage du lieu et sa position dans la ville, en nous efforçant de répondre à la réalité sociale immédiate, par exemple au travers d’ateliers de jeu théâtral avec de jeunes mineurs étrangers non accompagnés, et en préservant notre autonomie — autonomie qui nous permet de faire entendre un point de vue proprement politique, que ce soit sur la fermeture en 2013 de la radio-télédiffusion grecque, sur la dite «crise des réfugiés» à partir de 2015 ou sur les négociations du gouvernement grec avec les instances européennes et le FMI.

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À titre d’exemples concrets, pour donner une image de notre programmation :

– Un festival d’improvisation musicale dont les entrées sont reversées à un collectif d’avocats ayant intenté une action en justice contre «Aube Dorée» (organisation criminelle se réclamant du nazisme et représentée au Parlement hellénique).

– Des ateliers d’expression théâtrale avec de jeunes migrants non accompagnés.

Tchernobyl, une création théâtrale au terme de laquelle les spectateurs parlent et discutent entre eux, quelquefois plus d’une heure.

– Le festival Multiversal, organisé par un collectif européen autogéré (noise, performance, électronique) établi à Berlin.

Babel, es-tu là ?, un atelier international avec les Ateliers du vent aboutissant à une performance de 24h (nouvelle façon d’habiter l’espace, d’y circuler et surtout d’y passer du temps).

Temps Zéro, installation visuelle et sonore (avec le photographe Stéphane Charpentier et des dizaines d’artistes, européens, américains, japonais, russes).

– Des collectes de denrées alimentaires et de vêtements pour une structure de solidarité du quartier (les spectateurs, au lieu d’acheter des tickets de théâtre, déposent à l’entrée des sacs de riz, de pâtes, des conserves, etc.).

– Un programme de documentaires créatifs sur la «crise de la dette» dans le monde et en Grèce (Alcyons, de Laure Vermeersch, Matière première de Chrístos Karakèpèlis…).

– Une performance théâtrale et musicale autour de la mémoire de la guerre civile grecque (1944-1949), Guerre des paysages, avec la metteuse en scène Irène Bonnaud et l’artiste Ilías Poúlos (printemps 2017).

(Exemples seulement indicatifs : une des clés de la survie du lieu tient au fait qu’il demeure ouvert 5, 6 ou 7 jours sur 7, une grande partie de l’année.)

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Piste à suivre (mais difficile à mettre sur pied étant donné que nous sommes déjà requis à temps plein par le travail dans l’espace) : créer un réseau et des collaborations avec des lieux équivalents au nôtre et œuvrant dans d’autres quartiers de façon à ce que ce champ autonome apparaisse mieux et se renforce de coopérations et d’échanges.

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Projet immédiat : accueillir, avec d’anciens membres fondateurs de Solidarity For All [12], des rencontres de structures de solidarité désireuses de refonder le maillage d’initiatives venues d’en bas, qui a pour partie volé en éclats après le crash de juillet 2015.

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La contestation artistique des politiques d’austérité et de l’ordre néo-libéral ne saurait provenir de l’intérieur des grandes fondations privées, structurellement liées au monde de la finance, que leur capital se soit constitué (comme en Grèce) dans la marine marchande ou l’industrie alimentaire, ou (comme en France et en Italie) dans l’industrie du luxe (LVMH, Prada) ; le spectacle que nous accueillons actuellement, Pénélopes, fondé sur un travail avec des immigrées géorgiennes et syriennes, ne pourrait être entendu de la même façon et n’aurait en définitive pas le même sens, présenté dans une fondation privée.

Le tiers espace dans lequel nous nous inscrivons constitue à nos yeux un enjeu politique majeur : l’initiative par le bas n’est pas politiquement ni socialement neutre (le fait que nous travaillions et vivions à Kypsèli, dans un quartier de retraités grecs frappés de plein fouet par la crise, d’immigrés et d’artistes précaires et non, par exemple, dans un quartier branché n’est pas indifférent non plus). Depuis le mouvement des places de 2011, ces initiatives, qu’elles relèvent de la coopérative, de l’autogestion, de l’association à but non lucratif ou soient sans statut juridique, sont au contraire investies de significations politiques et doivent faire entendre leur différence, vis-à-vis de l’État comme des puissances privées.

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Entre le monde de la finance et le monde financé (dans l’école maternelle de notre fille, même les repas sont financés par des programmes européens), un troisième monde est apparu en Grèce à la faveur du big bang [13] de la place Sýntagma, en mai 2011 : celui des comités de quartiers, de l’auto-organisation populaire, des marchés sans intermédiaires, des parcelles occupées et cultivées au cœur des villes, un monde de territoires à défendre, de biens à produire et à distribuer autrement, d’habitudes et de formes de vie nouvelles, de liens, un autre imaginaire où le collectif répond à l’atomisation.

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La gauche n’est plus depuis longtemps le lieu où la société se réinvente en répondant notamment à ses besoins les plus urgents. Après l’effondrement de la «gauche radicale» grecque, aucune politique sociale ne saurait à nos yeux être mise en œuvre sans reconnaître d’abord le rôle de premier plan joué par les mouvements et les initiatives par le bas [14]. Cela implique de redéfinir en profondeur la place, la nature et la forme de cet échelon ou de ce relais politiques. Les initiatives évoquées ici constituent dans la société, dans des domaines aussi divers que l’agriculture, la santé, l’éducation, la production, la culture, les conditions mêmes d’un pouvoir d’agir réel. L’auto-organisation populaire radicalement décentralisée telle qu’elle apparaît en Grèce à partir de l’événement inaugural de Sýntagma [15] et qui a essaimé entre 2011 et nos jours à travers plus de 250 structures de solidarité est l’unique base effective possible d’un changement politique de plus grande ampleur. Il nous semble donc que la question de l’auto-organisation, de l’auto-institution (pratique autant qu’imaginaire) de la société devrait être posée préalablement à tout autre débat (sur la sortie de l’euro et la monnaie, par exemple). Resterait à la «gauche de gouvernement» de cesser de l’être : de se dessaisir de ce fétiche de pouvoir auquel se réduit désormais le projet social-démocrate et de se laisser guider par les réponses, les initiatives et les inventions venues d’en bas.


Dimitris Alexakis, 8 mars 2017, Athènes


[1] Tiré d’une intervention au Nouveau théâtre de Montreuil lors de la table ronde «Alternatives et Solidarités en Grèce» animée par Alexis Cukier, avec Marie-Laure Coulmin-Koutsaftís, Pános Angelópoulos et Yánnis Youloúntas, le samedi 4 mars 2017. Le titre de ce texte reprend celui d’un roman de Patrick Modiano, Fleurs de ruines.

[2] «Directeurs artistiques» ou «programmateurs» appelés dans le même temps à s’occuper de photographie, de graphisme, de médias sociaux, du DJ set, de comptabilité, du nettoyage de l’espace, du déplacement des décors et des sièges pour la représentation du lendemain, de la rédaction des communiqués de presse, du bar : la polyvalence du précariat est là mobilisée en permanence, comme une condition de survie.

[3] L’expression est empruntée à Chrístos Giovanópoulos, ancien membre fondateur de la structure de solidarité Solidarity For All, dans un entretien à paraître prochainement.

[4] Voir le récent essai d’Arundhati Roy qui évoque le cas des fondations privées en Inde : Le Capitalisme, une histoire de fantômes, Gallimard, 2016.

[5] L’expression est empruntée à Sophie Wahnich, Le Radeau démocratique, Lignes éd., 2017.

[6] La Fondation Onassis et le Centre culturel de la Fondation Niarchos sont tous deux situés le long de l’avenue Syngroú, en direction du front de mer. Voir à ce sujet les articles (en grec) publiés dans le mensuel Unfollow par Èffi Yannopoúlou et Thèóphilos Tramboúlis: https://left.gr/news/politismos-ton-idrymaton-i-eggrafi-tis-istorias

[7] http://www.newyorker.com/magazine/2010/03/29/big-art-big-money

[8] De nombreuses tables rondes organisées par la Fondation Onassis évoquent ainsi le passage d’un État social et interventionniste à un État réduit au rôle de régulateur, voire de simple intermédiaire entre «société civile» et secteur privé.

[9] http://crisisobs.gr/en/ – http://www.eliamep.gr/en/about-us/funding/

[10] Et d’y avoir le cas échéant un droit de regard sur la programmation ; voir le scandale récent lié à la déprogrammation subite de la représentation L’Équilibre de Nash, au motif que les textes d’un membre incarcéré de l’organisation d’extrême-gauche armée 17 Novembre y étaient rapportés : http://www.humanite.fr/en-grece-la-democratie-en-joue-600230 Il est également intéressant de noter que la Fondation Louis Vuitton était en 2016 partenaire du Théâtre de l’Odéon, à Paris, comme de s’interroger sur les raisons poussant l’Odéon, en 2015, à devenir «le premier théâtre public à se lancer dans le crowdfunding».

[11] Parfois de l’ordre de 50 ou de 60% des entrées.

[12] Structure originale, fondée en 2012 par d’anciens activistes du parti Sýriza, d’appui et de mise en réseau des initiatives de solidarité à travers la Grèce.

[13] L’expression est utilisée par Chrístos Giovanópoulos, ancien membre fondateur de Solidarity For All, dans un entretien à paraître prochainement.

[14] C’est tout l’intérêt des travaux de la sociologue chilienne Marta Harnecker.

[15] Assemblées populaires des places, mai – septembre 2011.

Jouer avec le feu: sur l’instrumentalisation des mouvements sociaux par la “gauche radicale” grecque

Publié le 17/12/2016

Appel à une prise de parole populaire, collective, puis intimation au silence ; ouverture d’un espace de mobilisation débordant largement le cadre parlementaire et apparition presque simultanée d’un discours politique fondé sur la reconnaissance de sa propre impuissance. Avec la manoeuvre du référendum, conçu par l’exécutif grec comme une simple carte à jouer sur la table des négociations, Tsipras a brisé en juillet 2015 la seule force sur laquelle pouvait s’appuyer une confrontation avec les créanciers (le peuple, les classes populaires et la jeunesse, les 62% du “non”) et sapé ainsi le (peu de) crédit dont jouissaient encore les institutions parlementaires – un crédit que son accession au pouvoir avait paradoxalement contribué à restaurer (“quelque chose est en train de se passer”, “une élection peut finalement changer les choses”). La conviction que Syriza constituait le relais politique des mouvements locaux de résistance aux politiques d’austérité, des initiatives d’économie alternative développées depuis 2011, s’est brutalement effritée au matin de ce 13 juillet. L’espoir porté par les élections de janvier a laissé la place au repli, au dégoût, à un sentiment diffus d’impasse politique et au ressentiment comme si l’exécutif, plutôt que de tabler sur la mobilisation du peuple grec, avait finalement adopté une stratégie fondée sur sa résignation.

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Le gouvernement d’Alexis Tsipras fait depuis des mois voter des lois et des mesures qu’aucune formation politique et qu’aucun autre gouvernement n’auraient pu appliquer sans explosion sociale. La question n’est pas tant de savoir si le parti de la “gauche radicale” est ou n’est pas “une solution de moindre mal” que d’apercevoir qu’il aura finalement incarné pour les créanciers, durant cet intervalle de temps déterminé, une solution politique de moyen terme, la seule peut-être permettant à ceux-ci de poursuivre par d’autres moyens, avec d’autres acteurs, la même politique de destruction sociale, de confiscation de l’avenir et de privatisation du commun. Le mémorandum III désormais voté, nous arrivons peut-être aujourd’hui au terme de cette séquence. Alexis Tsipras annonce ces derniers jours des “mesures sociales” dans le but probable de préparer le terrain à la convocation d’élections anticipées et les créanciers emmenés par l’Allemagne s’apprêtent à jouer une autre carte après avoir brûlé le vaisseau Syriza. Depuis le début de la crise grecque, les instances européennes répondent ainsi à la situation à l’aveugle, sans stratégie d’ensemble (sinon, éventuellement, celle du grexit voulu par le ministre des Finances allemand), en favorisant des attelages politiques de plus en plus chancelants, en propulsant sur le devant de la scène des personnalités qu’elles condamnent ce faisant à disparaître à plus ou moins court terme de la vie politique. Le bipartisme qui dominait la vie politique grecque à partir du milieu des années 70 a cédé la place, à l’époque des memoranda, à une politique erratique, instable, sans localisation fixe – politique des sables mouvants, politique de la terre brûlée et course vers le gouffre. La crise grecque est d’abord la manifestation de ce déséquilibre institué en système de gouvernance.

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La Grèce demeure un laboratoire du monde post-démocratique: s’y dessine notamment, aujourd’hui, une tentative de “constitutionnalisation” des politiques d’austérité, inscription de leurs principes dans la constitution qui ferait définitivement échapper la politique budgétaire à toute forme de décision et de contestation démocratiques ; voir à ce sujet (en grec, traduction française à venir) l’éditorial récent de The Press Project.

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Sur le plan des résistances à ces mêmes politiques le revirement de juillet 2015 a fait l’effet d’un séisme qui n’affecte pas seulement la gauche organisée mais le grand nombre, la majorité sociale, comme une démonstration par A+B que toute contestation est vaine. Répondre à ce séisme passe nécessairement par une remise en question profonde de ce qu’est ou de ce qu’a été la gauche. Comme l’écrit Paul Sztulman dans l’échange en ligne d’où le présent article est issu, “il ne reste aux politiques que le management de la peur et de la survie (…). Cela nécessite de briser toutes les organisations autonomes en même temps que de casser la courroie de transmission fondatrice de la démocratie : celle qui va de bas en haut, celle qui établit un maillage à partir d’initiatives locales (…), pas seulement sur le plan de la production mais aussi sur celui de la création de milieux de vie féconds et émancipateurs, avec toutes les sociabilités diffuses et le rapport à la planète qui les caractérisent. La gauche telle que nous la connaissons n’aura été au fond qu’un ennemi de cette conception de la démocratie.”

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La seule issue est avancée par ces formes de mobilisation directes qui constituent à la fois des formes de production et des formes de vie en rupture avec le modèle social, économique et politique dominant et qui se sont singulièrement développées en Grèce depuis 2011 et le mouvement des places.

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Même si Syriza est largement issu du mouvement communiste grec, donc d’une histoire lourdement grevée par l’héritage stalinien, ce parti avait jusqu’à un certain point fait sienne la théorie originale de Nikos Poulantzas – à repenser à la lumière de l’effondrement de juillet 2015 – sur l’articulation entre un niveau de représentation politique et des mouvements sociaux indépendants de lui (par opposition aux syndicats de parti de l’appareil stalinien) ; voir à ce sujet l’article que j’avais écrit cet été en rappelant notamment l’exemple chilien.

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On peut affirmer aujourd’hui que Syriza, plutôt que de prendre cette proposition théorique au sérieux, a instrumentalisé les mouvements sociaux (économie coopérative, autogestion, lutte contre l’extractivisme, mouvement des places, coopérative VIOME) en les abandonnant, une fois parvenu au pouvoir (la victoire électorale de janvier 2015 aurait dû permettre de donner une assise légale / législative à toutes ces initiatives issues de la crise: c’est notamment le cas de la coopérative VIOME, des collectifs d’action contre les expulsions locatives et la mise aux enchères de résidences principales ou des comités d’habitants de Skouries, en Chalcidique, qui étaient jusqu’aux premiers mois du gouvernement Syriza en attente d’initiatives législatives concrètes – et auxquels les membres du gouvernement avaient fait des promesses en ce sens).

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L’exemple de “Solidarity for all” est à cet égard éclairant : il s’agissait d’une courroie de transmission créée par Syriza et ayant vocation à mettre en réseau ces initiatives morcelées, fragmentaires, dispersées, structure de coordination originale permettant de faire circuler les demandes matérielles (en médicaments, vêtements, etc.) d’un collectif à l’autre, à travers toute la Grèce ; aujourd’hui, “Solidarity for all”, plus que jamais inféodé au parti gouvernemental, apparaît essentiellement comme un instrument de communication politique, une façade destinée à dissimuler le vide et la misère que les plans promus par le gouvernement ne font que renforcer. Il est bien clair que ce type de structure devra être à l’avenir radicalement autonome de toute formation politique – ce qui pose immédiatement la question de son financement (la caisse de “Solidarity for all” était pour partie abondée par le reversement d’une partie du salaire des députés de Syriza).

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Fondé sur l’instrumentalisation puis sur la négation des mouvements sociaux, le gouvernement Syriza apparaît ainsi, à partir du 13 juillet 2015, comme un pouvoir ayant pour effet principal de saper un contre-pouvoir existant, établi dans la durée (le mouvement multiforme de mobilisation né au sein de la société grecque depuis 2011). Étouffer l’insurrection en en prenant la tête, voire en feignant d’en avoir l’initiative: tel est le mouvement magnifiquement décrit par Walter Benjamin dans la première nouvelle du recueil Rastelli raconte, ensemble de fictions rédigées au tout début des années 30.

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Où commence notre pouvoir? Comment s’exerce-t-il? Comment pouvons-nous le sauvegarder? Quelles formes politiques nouvelles pouvons-nous aujourd’hui imaginer pour ces contre-pouvoirs institués par la société dans des domaines aussi divers et aussi cruciaux que la santé et l’accès aux soins, le logement, l’aide aux réfugiés, la culture, l’éducation, l’agriculture, l’autosuffisance alimentaire?

Invitation à repenser par le bas l’ensemble de ce que l’on appelle la politique, dans ses articulations, ses différents niveaux et son rapport à la production: la production comme lieu par excellence d’apparition de formes politiques et de formes de vie nouvelles. Invitation d’autant plus pressante qu’elle a pour fond, en Grèce, une table rase économique (après plus de 6 ans de récession la base même de la survie est menacée) et une table rase politique (le revirement de juillet 2015 signe à mon sens en Grèce, voire au-delà, l’arrêt de mort de la gauche telle que nous la connaissions).


(17 décembre 2016, Athènes)

 

 

 

 

Tsípras, ou le traité du vain combat

Publié le 23/07/2016

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Il paraît étrange d’affirmer qu’un événement qui était entré dans l’Histoire en est par la suite ressorti ; tel est pourtant le sort pathétique qui semble être réservé au premier gouvernement d’Aléxis Tsípras et à la première contestation par un gouvernement élu des politiques d’austérité promues par les instances dirigeantes de l’Union européenne. Aléxis Tsípras, ou comment effacer l’Histoire.

Si le gouvernement d’Aléxis Tsípras est devenu, entre les mois de janvier et juillet 2015, le premier à remettre en cause les politiques d’austérité à l’échelle de l’Union européenne et est entré dans l’Histoire à ce titre, son « deuxième gouvernement »[1], en cautionnant la suppression de fait du droit d’asile européen et l’alliance stratégique de l’Union avec le régime de Recep Tayyip Erdoğan, en appliquant, après plus de six ans de récession, le plus cynique des programmes d’austérité qu’un gouvernement européen ait jamais mis en œuvre[2], semble avoir pour effet d’effacer jusqu’au souvenir de cette séquence inaugurale.

La métamorphose évoque cette scène du Metropolis de Fritz Lang qui voit les Maîtres de la cité remplacer Maria, guide et égérie des insurgés, par un robot à son image chargé de semer la discorde et la confusion parmi les ouvriers, mais aussi ces procès politiques apparus lors de la période stalinienne et où l’accusé, après avoir été soumis à interrogatoire et à un chantage direct, sur sa personne et sur ses proches, s’accuse publiquement d’avoir été celui qu’il était : séances pathétiques où le sujet parle la langue de ses persécuteurs, adopte leur rhétorique, leurs inflexions et s’évertue devant ses juges à effacer son empreinte de l’Histoire.

Mais Aléxis Tsípras ne s’est pas renié, et il ne lui a rien été demandé de tel ― au contraire. Son « capital de popularité », engrangé depuis la période de sa candidature à la Mairie d’Athènes, son âge, son style vestimentaire, ses talents oratoires, son « ancrage populaire », son parcours politique et la contradiction même dans laquelle il se trouve l’ont fait après coup apparaître comme un dirigeant plus à même de mettre en œuvre ces programmes que n’importe lequel des caciques de la droite ou du Parti socialiste grec. Contrairement à ces derniers, le Premier ministre grec a longtemps côtoyé les « victimes de l’austérité » et connaît leurs difficultés. La nécessaire compassion pour les petites gens, lieu commun de l’exercice du pouvoir depuis le début de la crise, n’est pas exactement un vain mot dans sa bouche. Son avantage semble être de connaître les souffrances qu’il inflige. À y regarder de plus près, cette posture compassionnelle est précisément celle de l’Église orthodoxe grecque, que Sýriza n’a jamais combattue.

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La trouvaille tient expressément, ici, au fait que la même personne et que le même parti contestent « radicalement » et, presque simultanément, mettent en œuvre « malgré eux » la même politique de précarisation massive, de coupes et de ponctions sur le revenu des classes populaires et moyennes, de destruction et de privatisation des espaces communs, de démantèlement des lois et des usages sociaux, de redistribution vers le haut, au bénéfice de grands investisseurs privés, des infrastructures et de la fortune (foncière et immobilière) de l’État, dans un nouveau procès d’accumulation capitaliste et de reconfiguration de l’ensemble de l’économie (disparition accélérée des petites et moyennes entreprises qui constituaient le tissu de l’économie nationale, décrochage brutal des prix de l’immobilier qui permettront bientôt à ces investisseurs de racheter des quartiers entiers pour une bouchée de pain[3]). Quel démenti plus cinglant au programme de Sýriza ? Ce résultat dépasse sans doute les espérances de Wolfgang Schäuble, de Jean-Claude Juncker, de Martin Schulz ou de François Hollande et semble surpasser en efficacité toutes les manœuvres que ces derniers avaient pu déployer, entre janvier et juillet 2015, pour se défaire du Premier ministre grec et de son parti.

Le cœur de la manœuvre porte sur la signification même de cette première séquence, sur sa dimension historique : non pas effacer le nom ou les traces d’une personnalité gênante mais effacer en bloc le sens de l’événement ; moins réécrire l’Histoire que l’effacer en la rendant après coup illisible ; faire en sorte que, par un étrange mouvement rétroactif, cet événement, privé de sa dimension historique, ne soit pas réutilisable, ne soit plus opérant : désarmer l’événement. C’est ainsi que ceux qui soutenaient le gouvernement grec durant cette première période de négociations se sont retrouvés non seulement privés de victoire mais en quelque sorte floués d’une défaite et dépossédés de la signification même du combat auquel ils avaient pris part.

Le fait qu’il soit soudain devenu impossible à Podemos, soutien majeur du gouvernement grec durant la campagne électorale de l’hiver 2015 et la première période d’exercice du pouvoir[4], de se référer au parti de la gauche radicale grecque, de prononcer jusqu’à son nom, est à cet égard indicatif. Grâce à l’intervention de François Hollande qui, lors de la nuit de négociations du 12 au 13 juillet 2015, a su ramener Aléxis Tsípras à la table des négociations, l’Union européenne a en définitive réussi son pari : s’assurer que le gouvernement grec n’ait, le moment venu, aucun relais à passer aux mouvements extra-parlementaires et aux organisations politiques d’Espagne, du Portugal, d’Irlande, de France ou d’Italie, rien à léguer et rien à dire.

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Le caractère dramatique du revirement opéré tient à un principe de discontinuité radicale : rien, du point de vue du sens, ne permet de relier le résultat du référendum du 5 juillet[5] et « l’appel au peuple » dont il est issu à « l’agrément » ou accord de principes signé par le Premier ministre grec dans la matinée du 13 juillet 2015 ; rien ne permet de relier ces deux points sinon, précisément, sa personne même.

Toute la campagne électorale menée par Sýriza en vue des « deuxièmes élections » de septembre 2015 en témoigne. Le sens ayant été sacrifié, il ne restait plus au parti de gauche radicale qu’à faire campagne « sur la personne » ; la question politique, par un effet de réduction vertigineux, a été brusquement circonscrite à une question personnelle de charisme, d’influence et d’habileté politicienne. Tsípras, résumait Jean-Claude Juncker en usant d’un barbarisme de mauvais aloi, « s’est homme-d’étatisé » et a rejoint la cohorte muette des dirigeants responsables se conformant docilement au cours des choses. Le « deuxième gouvernement » Tsípras offre ainsi le spectacle glaçant d’une politique dissociée des sujets qui l’appliquent : une politique sans sujets, dans la mesure où elle n’est de fait assumée par personne, et une politique sans discours. La suppression de la politique n’est pas, bien sûr, « politiquement neutre »[6], et passe ici par une dissociation brutale entre le sujet et l’acte : il n’est pas demandé à Aléxis Tsípras de croire en ces mesures, de les assumer subjectivement, simplement de les mettre en œuvre. Tsípras, ou la politique de personne.

*

Ce que la volte-face du Premier ministre hellénique escamote pour l’Histoire et aux yeux des peuples, c’est la spécificité de la guerre économique menée par les dirigeants européens, la Banque centrale et le FMI à l’encontre du gouvernement grec au cours de ces 6 mois : offensive asymétrique[7] (l’ensemble du conflit se déroulant sur le terrain de l’adversaire et les armes en présence étant sans commune mesure : argumentaire keynésien d’un côté, blocus financier de l’autre) et multiforme, combinant adresse aux opinions publiques, communication politique, contrôle des médias, manœuvres diplomatiques, mesures de rétorsion et prise en otage de la population locale à travers le mécanisme d’octroi de liquidités d’urgence (ce que Státhis Kouvelákis a appelé « le supplice de la goutte d’eau »[8]). Guerre atypique, dans un contexte d’économie intégrée, qui a mis en lumière la violence de la monnaie[9] unique mais s’est déployée en surface autour d’arguments politiques et moraux ― tour de passe-passe destiné aux petits épargnants de France ou d’Allemagne, indignés de devoir « payer la part » du peuple grec ― et qui comportait en outre une dimension psychologique : les dirigeants européens se sont tantôt employés, bien maladroitement, à « parler aux cœurs et aux esprits »[10] dans l’espoir de gagner le peuple grec à leur cause, tantôt (beaucoup plus fréquemment) à le culpabiliser, à le menacer[11], à le terroriser[12] ; dans la dernière ligne droite de cette séquence temporelle, ces dirigeants sont enfin parvenus, selon l’expression rappelée par Grégoire Chamayou[13], à « disloquer la psychologie des insurgés » par la reddition sans conditions de leur porte-parole. À l’inverse de la stratégie classique de contre-insurrection visant à désolidariser le peuple de la direction politique, l’UE, au terme de cette séquence, a obtenu, de façon assez inattendue, le résultat inverse : désolidariser la direction politique du peuple, faire en sorte que le gouvernement lui-même démente ceux qui venaient non sans courage de lui réaffirmer son soutien (près de 62% des votants en faveur du « non »).

L’Union européenne doit faire oublier qu’elle a mené une guerre atypique, asymétrique, non militaire contre l’un de ses États-membres (une « guerre de l’économie de la dette »), et nul n’est mieux placé qu’Aléxis Tsípras pour légitimer la manœuvre : c’est ainsi que Jean-Claude Juncker, qui avait tout mis en œuvre[14] pour renverser le gouvernement de janvier 2015, a été récemment accueilli à Athènes comme « le meilleur ami de la Grèce ».

La trouvaille repose sur une tautologie : si Tsípras est toujours en place, c’est qu’il n’a pas été renversé. Quelle preuve plus éclatante que la guerre n’a pas eu lieu et que les États-membres restent des partenaires ?

*

Reste à savoir dans quelle mesure cette coupure effective entre le peuple et la « direction politique » se trouvait déjà inscrite en pointillés dans la période qui s’étend de janvier à juillet 2015 : dans la pratique politique d’Aléxis Tsípras et du groupe restreint qui l’entourait (concentration accélérée du pouvoir de décision), dans l’incapacité du parti Sýriza, déjà déchiré, à reprendre l’initiative (le caractère hétéroclite et non centralisé de cette formation politique permettant paradoxalement à l’équipe dirigeante de s’autonomiser, de court-circuiter les instances et les usages du parti), dans l’absence, surtout, d’initiatives populaires qui auraient permis de déborder le gouvernement sur sa gauche, ou par le bas, de le tenir à sa parole, de l’empêcher de reculer ― sur le modèle, notamment, des grèves de 1936 en France ; absence d’un mouvement de masse multiforme et sans inscription partisane pouvant agir « en tension »[15] et non pas seulement « en soutien » avec le niveau politique[16]. (Le référendum sur le « non » constitue le seul moment de cette séquence de 6 mois où l’exécutif ait été « débordé » ; débordement doublement paradoxal, puisque ce référendum était organisé à l’appel du Premier ministre et que la majorité sociale ― classes populaires, jeunesse ― a débordé le gouvernement à son insu, en croyant l’appuyer).

*

Pourquoi ce retrait ? Pourquoi cette absence d’action ?[17] Une première explication tiendrait au temps long de la crise grecque, à la fatigue et à l’usure provoquées depuis 2008 par les privations, les faillites en cascade, la répression systématique des luttes et des mouvements sociaux, mais cette explication ne rend aucunement compte de l’état d’esprit critique, joyeux et combattif qui régnait alors à Athènes : débats politiques nourris et permanents, dans la rue, au marché, en famille, au travail.

Les causes de ce retrait doivent d’abord être recherchées dans la stratégie adoptée par le gouvernement : l’action de l’exécutif (et, par voie de conséquence, le débat politique dans la société) a été dès les premiers jours phagocytée par la question de la dette et les négociations avec les créanciers, déplacée d’emblée sur un plan purement politique et dans des lieux littéralement (géographiquement) hors de portée du peuple grec : déterritorialisation dont témoignent paradoxalement ces rassemblements athéniens de « soutien au gouvernement négociant à Bruxelles » qui avaient quelque chose d’imperceptiblement décalé (conscience diffuse que le jeu se jouait ailleurs, que le sort de la Grèce se réglait hors de Grèce : trait historique récurrent de l’histoire grecque contemporaine[18]). Les premiers gestes de Tsípras comme de son ministre des Finances ont été de prendre l’avion (pour Londres, Bruxelles, Paris, etc.): hors lieu de la politique, le champ social et le champ politique se trouvant comme dissociés. (Dans un contexte très différent, cette « délocalisation » ou déterritorialisation de l’action politique, hors du champ social et hors du territoire, est aujourd’hui poursuivie par Yánis Varoufákis).

*

La conclusion de cette séquence de 6 mois apporte la preuve cinglante que ce renversement des priorités, que cette action politique marchant la tête en bas étaient condamnés à l’échec et qu’un gouvernement résolu à rompre le carcan de l’austérité, dans une situation d’adversité largement prévisible, n’avait d’autre choix que d’agir au niveau local[19] en « reterritorialisant » son action, en concentrant ses efforts sur une politique de mise en valeur et de réquisition de la richesse nationale (transformation de milliers d’hectares en terres cultivables socialisées pour répondre dans l’urgence à la question de l’autosuffisance alimentaire et remise en cause du poids idéologique, politique et économique de l’Église orthodoxe, alliée de la grande bourgeoisie grecque et premier propriétaire foncier du pays), en s’appuyant sur l’espace de création, de solidarité et d’initiatives productives autonomes qui s’est ouvert en Grèce, indépendamment des partis et des appareils syndicaux, depuis le début de la crise[20], en proclamant une cessation de paiement immédiate des intérêts de la dette. La question des alliances politiques nouvelles et d’un financement intermédiaire (pour répondre à la crise sociale, d’abord, mais aussi pour investir, en particulier, dans un programme d’autonomie énergétique fondé sur les ressources naturelles du pays) se serait alors posée dans des termes diamétralement différents. La guerre, dans ces conditions, n’aurait pas été aussi asymétrique, ni unilatérale.

*

Reste enfin à s’interroger sur la pérennité de cette solution politique contre-nature : si le maintien en place de Tsípras, en rendant après coup illisible cette première séquence de négociations et en escamotant le soutien populaire dont bénéficiait son  premier gouvernement, a rempli son office (défaire le sujet politique du « non », générer la confusion, la division et un sentiment d’impuissance inversement proportionnel à l’espoir soulevé par les élections de janvier 2015), le « deuxième gouvernement » Sýriza ne présente pas moins toutes les caractéristiques d’un « pouvoir faible » et fait presque figure, à cet égard, de curiosité historique.


(22 juillet 2016)


Reconnaissance de dette1: mes remerciements à Irène Bonnaud, L. G. et Fausto Giudice pour leur relecture attentive. Reconnaissance de dette2: le titre de ce texte se réfère à celui du premier roman de Marguerite Yourcenar, Alexis ou le Traité du Vain Combat, publié en 1929 par les éditions Au Sans Pareil.



 

[1] Septembre 2015 : http://www.rfi.fr/europe/20150921-elections-grece-deuxieme-chance-alexis-tsipras-syriza

[2] Lire notamment : « Grande braderie en Grèce », Niels Kadritzke, « Le Monde Diplomatique », juillet 2016.

[3] « Never let a good crisis go to waste », disait W. Churchill : « ne jamais laisser passer une bonne crise ».

[4] Lire notamment : https://oulaviesauvage.wordpress.com/2015/06/30/au-regard-de-la-situation-en-grece-et-a-la-suite-de-la-rupture-des-negociations-par-leurogroupe-podemos-souhaite-communiquer-ce-qui-suit/

[5] Lire notamment : « Référendum en Grèce : victoire massive du non, Tsipras gagne son pari », http://tempsreel.nouvelobs.com/economie/la-crise-grecque/20150705.OBS2110/en-direct-referendum-en-grece-journee-historique-pour-l-europe.html

[6] « La suppression de la politique, se demandait Alain Touraine le 14 septembre 1973, à Santiago, au cœur du coup d’État chilien, est-elle politiquement neutre ? » (Vie et mort du Chili populaire, Le Seuil, 1973, p. 241.)

[7] Et qui manifeste l’« asymétrie de la relation de crédit, c’est-à-dire de l’économie de la dette » (Maurizio Lazzarato, La Fabrique de l’homme endetté, essai sur la condition néolibérale, éditions Amsterdam, 2011, p. 58).

[8] Lire notamment « Une contradiction insurmontable » : http://www.humanite.fr/la-grece-va-t-elle-transformer-leuro-et-lunion-europeenne-569305

[9] À propos de la « violence de la monnaie » et du concept de « monnaie/dette », lire notamment : Félix Guattari, Gilles Deleuze, L’Anti-Œdipe, éditions de Minuit, 1972, p. 263 ; Maurizio Lazzarato, La Fabrique de l’homme endetté, essai sur la condition néolibérale, éditions Amsterdam, 2011, p. 58 – 59, p.  110 ; Michel Aglietta et André Orléan, La violence de la monnaie, Presses Universitaires de France, 1982.

[10] Expression empruntée à Grégoire Chamayou, Théorie du drone, La Fabrique éditions, 2013.

[11] Entretien de Martin Schulz diffusé au matin même du référendum : « Si vous votez non, disait-il en substance, vous sortez. »

[12] Avec un résultat systématiquement inverse de celui qui était escompté.

[13] Théorie du drone, La Fabrique éditions, 2013, p. 94.

[14] Lire notamment : https://oulaviesauvage.wordpress.com/2015/06/16/grece-le-coup-detat-ne-sera-pas-televise/

[15] Expression empruntée à Alain Touraine, Vie et mort du Chili populaire, Le Seuil, 1973.

[16] Ce modèle d’articulation « en tension », pouvant aller du soutien à l’opposition, entre une direction politique et un mouvement social autonome présent dans la ville et sur les lieux de production est au fondement de la théorie de Níkos Poulantzás, principal théoricien du courant de la gauche grecque dont Syriza est issu ― et ce qui distingue notamment ce courant des pratiques dirigistes d’encadrement et de mobilisations centralisées, par l’intermédiaire d’un syndicat de parti, du KKE, le parti communiste grec. Formulation analogue chez Alain Touraine, à propos du Chili de l’Unité Populaire : « l’autonomie d’un mouvement de classe associé au pouvoir gouvernemental sans être soumis à aucune organisation politique » (Vie et mort du Chili populaire, Le Seuil, 1973, p. 167).

[17] La question était déjà posée en ces termes par Alain Touraine, le 10 septembre 1973, à la veille du coup d’État chilien. Cf. Vie et mort du Chili populaire, Le Seuil, 1973, p. 204.

[18] Lire notamment à ce propos : Karl Mazower, Dans la Grèce d’Hitler, 1941-1944, éditions des Belles Lettres, 2002.

[19] Cessation de paiement, priorité absolue donnée au « front intérieur » et aux réformes de gauche (adoption d’un nouveau système fiscal en faveur des classes populaires, « mémorandum sur le capital »). Lire à ce sujet la tribune de Yánnis Miliós, ancien responsable du programme économique de Syriza : https://oulaviesauvage.wordpress.com/2015/05/06/et-si-la-grece-cessait-de-jouer-au-poker-pour-se-mettre-aux-echecs/

[20] Cf. « L’invention sous la crise » : https://oulaviesauvage.wordpress.com/2015/06/14/grece-autogestion-et-circuits-de-production-paralleles-ressources/.

 

 

 

 

le message

Publié le 07/10/2015

Cependant une lettre envoyée à Lacédémone par Hippocratès, lieutenant de Mindaros, fut interceptée et portée à Athènes. Elle renfermait ces mots : « Bateaux perdus ; Mindaros  tué ; hommes ont faim ; ne savons que faire. »

Xénophon (Helléniques, Livre 1)

 

Le message nous parviendra dans une maison de la rue Alkiviadou, à Nea Philadelphia, à la périphérie d’Athènes. Nous aurons tout juste fini de planter un minuscule citronnier dans la cour.

Ce sera un lundi matin (la margelle de la cour, le café dans le verre à eau sur le rebord de marbre, les trois chaises en formica), il y aura du soleil.

Sur un balcon, deux enfants de cinq ans contempleront un écran noir.

Un chauffeur de taxi abandonnera son véhicule et remontera la rue d’un pas de somnambule à contre-courant des voitures.

Nous l’observerons par la petite fenêtre de la cuisine, à travers le grillage.

L’un de nos premiers voisins, originaire d’Asie mineure, sortira sur le perron en tenant à la main un seau de peinture blanche. Il portera des lunettes teintées et un polo grenat. Il tracera son nom en lettres majuscules sur le crépi du mur.

Diogène se sera évanoui. Pour la première fois en l’espace de huit ans nous ne le verrons pas assis sur le mur de l’école, à l’abri d’un mûrier mais le front tacheté de formes lumineuses, discuter avec les enfants, cracher sur le sol des épluchures de figues.

Éphialtès aura mis le feu à ses draps, à ses meubles et à ses reliques familiales, il les aura rassemblés en tas au centre de sa cour, il regardera les flammes sans prononcer un mot.

Le message sera identique à celui que les Spartiates adressèrent après la défaite, en 410 av. J.-C., aux éphores de la ville.

Nous passerons la journée à le relire comme si nous attendions qu’il nous apporte un démenti ou s’efface sous nos yeux au bout de la centième ou de la cent-unième lecture.

Le message ne s’effacera pas, ne nous révélera aucun sens caché, demeurera inchangé, identique à celui que les soldats de Sparte envoyèrent en 410 av. J.-C. aux éphores de la ville mais que les Athéniens devaient intercepter.

*

Nous attendrons la nuit.

Nous rangerons dans un sac de toile une brosse à dents, une bande magnétique et deux photographies aux bords légèrement brunis.

Nous essaierons de retenir les bruits.

Après la sortie de la ville, nous déciderons par gestes du chemin et de la direction à suivre.

Nous traverserons avant minuit un pont immense comme une carcasse de baleine évidée, en plein ciel.

Nous nous dirigerons vers le nord-ouest et les frontières de l’Albanie ; nous pourrons ainsi saluer Ioannina, et la maison d’Aris.

Nous traverserons un lac. Le passeur sera un vieil homme au sourire gris, au regard ébréché, vêtu d’un uniforme en lambeaux de la IIe Guerre. Au beau milieu du lac, il arrêtera l’embarcation pour nous montrer, à flanc de montagne, la maison où il vit. Nous n’apercevrons aucune maison. Il n’y aura que du noir. Seul le clapot de l’eau sous la barque produira une lumière incertaine, presque grise.

Les premiers à toucher terre n’attendront pas les suivants sur la berge. Certains se perdront, quelques familles seront séparées. (Certains réapparaîtront des mois voire des années plus tard.)

Depuis l’autre rive, un sentier fait l’ascension du mont Mitsikeli, redescend vers les villages, suit au fond d’une gorge la rive gauche d’un fleuve de la couleur turquoise d’un œil de bœuf, s’élève vers le mont Astraka et aboutit au pied d’un lac de montagne aux eaux glacées. Sur le versant, il y a un troupeau de chevaux (on ne sait pas à qui ils appartiennent, on ne sait pas s’ils appartiennent à quelqu’un).

Le vent se mettra à souffler et l’une d’entre nous croira saisir au vol quelques mots d’italien.

*

Sur le replat, nous apercevrons trois garçons assis sur un énorme bloc de calcaire blanc. Ils porteront des chemises blanches et une veste bleue poussiéreuse. La lune éclairera leurs visages et les chemises blanches. Ils auront ôté un instant leurs chaussures, ils auront les pieds nus. Au pied de la roche, ils auront déposé trois baluchons multicolores. Nous leur demanderons d’où ils viennent. « De Tepelenë », dira le premier, et il sourira.« De Gjirokastër », dira le deuxième, et il sourira. « De Tirana », soufflera enfin le troisième, le plus jeune. Avant que nous repartions ils nous demanderont : « Vous n’auriez pas trois cigarettes ? Il y a des années que nous n’avons pas fumé. »

Nous ferons halte à l’orée d’un champ. Le mont Gamila sera une jeune fille qui étend ses bras vers le vide, le Smolikas, un vieillard altier ayant perdu la vue il y a des millions d’années.

À partir d’une certaine altitude les arbres deviendront blancs.

Le jour commencera à poindre et les arbres se détacheront peu à peu sur un fond plus pâle. Nous nous assiérons en tailleur ; une jeune fille se déplacera d’un groupe à l’autre à quelques centimètres du sol, un thermos à la main.

Nous nous remettrons en route et, à l’approche de la frontière, nous commencerons à discerner des voix.

Nous aurons d’abord du mal à reconnaître la langue.

Les mots se feront plus distincts à mesure de la marche.

Presque tous les mots seront des noms.

Des centaines de silhouettes surgiront des ravines et s’avanceront vers la ligne frontière en ordre dispersé, chacune avec son nom : Fotini, Athina, Spyros, Iro, Khalil, Irini, Giorgos, Kalliopi, Christina, Idriz, Katerina, Penelopi, Manos.

Un capitaine en retraite nous attendra à l’entrée d’Agios Germanos. Il portera une rame brisée sur l’épaule.

« Par là… »

Nous contournerons les maisons noires ; on dit que plus aucun être humain n’a ri dans ces forêts depuis la Guerre civile.

Certains auront noué dans leur dos une grande valise de cuir ; les plus jeunes marcheront les mains vides et, à intervalles réguliers, s’arrêteront au pied d’un arbre pour rouler à la hâte une cigarette de tabac gris.

Un réfugié syrien de deux ans et demi s’immobilisera brusquement à mi-pente et indiquera une voile sur la mer : « Le pays se réveille » ; il prononcera ces mots en grec ancien. Nous presserons le pas.

*

Les musiciens marcheront tout au bout du cortège.

Christos Zotos et Psarogiorgis, Yannis Papaioannou, un bouzouki léger comme une mandoline dans un sac militaire en forme d’édredon, Martha, une branche de basilic à l’oreille, Stélios, pensif, son oud dans les bras, Stratos et Katerina enlacés.

Anèstis portera sur les joues deux grosses larmes gelées.

En tête avancera le joueur de lyre aveugle.

Les lignes d’arbres s’éclairciront comme pour prendre congé ou pour nous laisser le passage.

Une frontière est un lac, un arbre, un fleuve ou une maison de briques.

Les musiciens ne joueront pas la moindre note ; c’est sans bruit, sur la pointe des pieds, que nous franchirons la frontière.

La Grèce ne nous entendra pas partir.

Nous nous déferons de nos sacs dans une grimace de soulagement puis nous coucherons derrière la ligne imaginaire en contemplant la plaine.

Le capitaine plantera la rame dans la terre ; quelqu’un montrera du doigt, en bas, le ruban blanc qui court à travers champs et mène à Sarandë ; Nikos se lèvera et cherchera la mer du regard.

Nous recommencerons à parler dans une langue étrangère.

Nous traverserons la frontière et ce n’est qu’en face, de l’autre côté de la ligne, lorsque nous nous serons assis en demi-cercle, dans les herbes hautes, à une certaine distance les uns des autres, que les musiciens commenceront à jouer.


(juillet 2015, Athènes)

{Première publication: Mediapart, dans le cadre de la série de nouvelles « La Grèce dans un an » coordonnée par Amélie Poinssot.}

les limbes

Publié le 12/08/2015

Il y aura des files d’attente, des combats au couteau, une embarcation frêle dérivant au large de Metline, une procession de femmes portant sur le visage de longs masques d’antilope à striures blanches et noires et traversant silencieusement le nord du Mali, des militaires en guenilles courant derrière un camion dans le désert de Libye comme après un buisson emporté par le vent, des centaines puis des milliers d’hommes sur la mer d’Alboran se retournant l’un vers l’autre et se cherchant des yeux, un mineur afghan, de nom inconnu, marchant seul sur la côte de Jonic, en Calabre, un bateau sans équipage dérivant au large du canal d’Ibiza, des pêcheurs espagnols réparant leurs filets sur la plage de Calp et y voyant soudain apparaître des visages, une barque en flammes au large d’Annaba, des maisons et des champs tout au bord de la frontière turque, un adolescent clandestin disparaissant à l’arrière d’un camion, entre Patras et Ancône, des nuées d’enfants sur le port de Patras escaladant les grilles, courant vers les camions, se dispersant, réessayant quelques minutes ou heures plus tard et finissant à bout de ressources par se transformer en oiseaux, un homme d’une cinquantaine d’années et une jeune fille traversant au matin un champ de mines à la frontière gréco-turque et disparaissant eux aussi, devenant fumée, des mains et des regards à travers les grillages du centre pour demandeurs d’asile de Charleroi, Belgique, une tombe de fortune à la frontière grecque, un simple mot tracé sur le carton, “Afghan”, un téléphone cellulaire et le numéro d’un appartement de Tunis composé d’une main tremblante au milieu de la mer, une voix, une file d’attente dans le réfectoire du centre pour demandeurs d’asile de Sandholm, Danemark, l’heure de la paye sur le chantier de démolition de navires de Chittagong, Bangladesh, la silhouette de Wadim S., autour de 21 ans, immigré de Lettonie marchant au bord d’une voie ferrée près de Hambourg, la silhouette de Maiouad …, garçon de 15 ans traversant pieds nus une autoroute près de Calais, une lettre adressée à Jimmy Mubenga, 46 ans, originaire d’Angola, la silhouette penchée d’une Érythréenne de 22 ans sur la route, entre Tbilissi et Foggia, quelques mots en arabe retrouvés dans la doublure du manteau d’un mineur de nom inconnu, près de Trieste, la notification de refus à la demande d’asile déposée par Osman Rasul, 27 ans, Irakien (Nottingham), un sac de sport retrouvé dans une cellule de la prison de Langenhagen, un livre ayant appartenu à un homme de pays et de nom inconnus poignardé par un autre demandeur d’asile, à Alves, Suisse, dans un appartement loué par l’Office d’immigration, le portrait souriant d’Abdoulaye …, 20 ans, né en Côte-d’Ivoire, le portrait d’Alan Rasoul Ahmed, Irakien, qui souffrait du mal du pays, “left in limbo”, ce qui signifie en anglais “en prison” et en latin du Moyen-Âge “à la frontière de l’Enfer”, Liverpool, la photographie de Ramahdin …, Afghan de 16 ans, dans une rue de Dunkerque, en route vers l’Angleterre, une photographie d’identité de …, 15 ans, tué par l’explosion d’une bombe artisanale alors qu’il recherchait avec sa mère de la nourriture dans les poubelles du quartier de Patissia, Athènes, la photographie de … El Abbouby, 25 ans, prise à l’aide d’un téléphone portable dans une cellule de la prison San Vittore de Milan, Italie, les effets personnels de Yahya Tabbabi, 31 ans, demandeur d’asile tunisien mort au centre de détention de Vottem, une robe de jour fanée ayant appartenu à Carlos …, transsexuel brésilien de 34 ans, des papillons et des drapeaux en flammes, des mains d’enfants sur les murs de l’aire de jeux, une famille de demandeurs d’asile dans un vide de quinze étages au-dessus de Glasgow, Écosse, la main d’un homme essayant d’agripper la pointe d’un îlot au large de Léros, un enfant sortant de caravane dans le soir, marchant de Juvisy jusqu’à l’avenue Daumesnil, faisant tomber le sac au-dessous de la machine, introduisant le tournevis, faisant tomber la caisse dans le sac, à ses pieds, apercevant l’éclat de la lampe de poche du guetteur et se mettant à courir ― il y aura des clefs d’appartement et des lumières, de minuscules traits de lumières sur tout le pourtour de la Méditerranée, lumières de l’île de Samos, lumières et habitations de la plage de Chorrillo, Ceuta, lumières de Kafr el-Sheikh, lumières de la Sicile ― et des vendeurs de lumières ― « Pourquoi te couches-tu, la nuit ? » ―, il y aura des corps dans le désert du Sinaï, des corps sur la plage de Pinedo, Valencia, des corps sur les côtes de Mostaganem, des corps dans le désert algérien près de Tamanrasset, des corps sur les rivages d’Alicante, des corps sur la plage La Linea de la Conception, Cadiz, près du détroit de Gibraltar, des corps sur la plage d’Altea, Alicante, des corps sur la plage de San Juan, les marcheurs laisseront derrière eux sur le sable des bouteilles de bière légèrement inclinées, les ombres ne se projetteront pas sur la voûte du ciel, les murmures seront perdus, les paroles seront perdues, les cris seront perdus, une allumette craquée par un seul homme entre son manteau et sa paume sera la seule lumière visible à plusieurs centaines de kilomètres à la ronde, les enfants comprendront les premiers qu’une maison n’existe plus, la terre ne sera plus habitable.

On ne parlera pas du naufrage.

On dira seulement que le moteur s’est noyé.

On étouffera les cris, on fermera au besoin les fenêtres.

On ne parlera pas du moment où les prières s’arrêtent.

On ne parlera pas du moment où ils coulent ― ils coulent, pourtant, mais la mort n’est pas (ou n’est plus) un sujet de conversation.

(Bienvenue ― quelquefois, les cadavres dans l’eau sont dans un état de décomposition tel qu’on ne sait pas s’il s’agit d’un homme ou d’une femme.)

On glissera les corps dans des sacs à glissière, on leur donnera des numéros.

Il n’y aura pas de noms dans les articles de presse, dans les communiqués de la Commission pour déplorer les morts, il n’y aura pas d’articles, uniquement des dépêches : 20 morts, encore ; 80 morts, encore ; 400 morts, encore ; 6 morts, 22 disparus et 30 survivants.

Encore.

On aura cessé depuis longtemps de parler d’ouvriers, de travailleurs étrangers.

On aura depuis longtemps cessé de parler d’immigrés, on n’utilisera plus que rarement le terme de réfugiés, on traitera de clandestins.

On dira : deux Afghans, un Nord-Africain, un groupe originaire d’Érythrée, trois Sub-Sahariens.

On dira : un homme de type nord-africain.

On dira : peut-être une femme.

On dira X, entre 35 et 40 ans, peut-être du Sénégal.

La mer Méditerranée aura tout recouvert : leur nom, leur quartier d’origine, le métier qu’ils faisaient, leur âge, leur sexe, les photographies qu’ils portaient avec eux et, par avance, la possibilité d’en parler.

(Bienvenue ― bienvenue à ceux qu’on ne voit jamais dans les publicités pour les banques.)

On cochera l’une des causes les plus habituelles de décès :

a. noyade
b. ayant sauté d’un train
c. écrasé par un train
d. mort par pendaison
e. défenestré
f. mort sur un champ de mines / en traversant un champ de mines
g. mort de ses blessures après s’être immolé
h. mort des conséquences d’une intoxication
i. mort des suites d’une grève de la faim
j. mort des suites d’une attaque raciste
k. mort par hypothermie
l. tué par des garde-frontières / des garde-côtes
m. mort par faute de soins
n. noyé
o. mort par suffocation / d’asphyxie
p. mort en détention
q. mort dans un centre de rétention ou dans un camp de demandeurs d’asile
r. mort de froid
s. mort dans un accident de voiture
t. mort pendant la reconduite à la frontière
u. tué par la police des frontières
v. mort en essayant de franchir la frontière

On emploiera des acronymes pour désigner la mort, on aura des acronymes pour tout.

(Bienvenue ― bienvenue dans un monde sans fin.)

On n’essaiera pas de se figurer leurs paroles (j’aimerais beaucoup être loin, je regrette le jour du départ, j’ai peur, mélange de colère, de honte, de rouge à lèvres, besoin de partir comme de faire silence, enfants sortant de classe, gestes faits à une femme, l’amour sans un mot, les adieux en silence, les mains pour dire qu’on pleure, pas tellement l’absence des mots mais la voix de ceux que l’on aime et les enfants qui n’ont pas appris encore à parler, les souvenirs qui cessent d’appeler car il n’y a plus d’air, hommes et femmes coulant dans le même non-espace, sans yeux, sans bouche, la lumière qui avait commencé à se concentrer sur un point indéfini, légèrement brillant, à l’horizon, et on avait cru que c’était la terre, peut-être une île, toute l’étendue de la vallée cerclée par un grillage immense, peut-être électrifié, porte nulle part, point de passage nulle part mais un groupe d’hommes vêtus de blanc, certains coiffés d’une casquette sur une pelouse luisante et d’autres sortis sur le rivage sec et courant, courant retrouver la terre ferme ou mourant, une couronne d’histoires à-demi effacées sur le front, je me suis souvenu, je pensais qu’il y aurait un bateau, je pensais qu’il y aurait un port, je pensais qu’il y aurait un pont ou un salon, des papiers à montrer sur le débarcadère, dans un bureau d’immigration, qu’il y aurait des explications à donner, mais en quelle langue ?, je pensais que je parcourrais tout un pays jusqu’à trouver une place, quelque part, une femme à mes côtés, peu importe où pourvu qu’il y ait une femme, dans un village de la vallée, dans une banlieue de la ville ou dans les champs, je suis partie au soir, ce moment de l’après-midi où les ampoules blanches s’éclairent dans le ciel encore clair et où les habitants sortent et recommencent à parler, j’ai traversé le village comme si mes pas n’y pesaient plus, comme s’ils n’avaient déjà plus de poids sur les dalles du village où je suis née, sur la volée de marches conduisant à l’église du village où je suis née, est-ce que tous ceux qui partent ont ainsi l’impression d’être des criminels ?, non, finalement, je ne pars pas, c’était la seule chose à dire mais je n’ai rien dit, je me suis arrêté sous la voûte d’ombre là-bas et j’ai posé une main contre le bas-relief de marbre, là-bas, couvert de mousse, et je me suis penché sur l’eau qui filtre du rocher, là-bas, et j’ai joint mes deux mains pour former une coupe et attendu qu’elles soient pleines pour boire puis pour y plonger mon visage, une fois, deux fois, encore, et j’ai ressenti comme un picotement, sur mes traits, au-dessus de mes joues, comme une brûlure de fatigue et j’avais peur que ma mère sache quelque chose du voyage, et j’avais peur de tout ce que je ne savais pas à propos du voyage et peur d’être avalé par tout ce que je ne savais pas, que l’inconnu m’avale, le bateau n’était pas un ferry-boat aux lumières éclairées mais un zodiac de couleur jaune qu’ils poussaient dans la mer, les passagers ne montaient pas à bord par une échelle de bois sur le flanc du navire mais s’avançaient dans l’eau dans le noir presque jusqu’à mi-cuisses et se hissaient dans le canot en essayant de trouver prise sur les rebords glissants, le pays qu’ils laissaient n’était pas un port ou une ville mais une plage déserte à la périphérie, jonchée de détritus, sans lumières, il n’y avait pas d’employés de l’immigration ni de membres d’équipage, il n’y avait que le passeur, et puis deux autres, presque des adolescents, assis dans l’ombre autour du moteur et regardant, on ne voyait que leurs yeux, il n’y avait pas de papiers à donner, seulement de l’argent, l’argent était pris et disparaissait aussitôt, le 4X4 était resté garé sous la dune, quelqu’un y fumait une cigarette, un bout rougeoyant qui semblait ne jamais devoir s’éteindre et j’aurais aimé que ce moment ne finisse pas, dure indéfiniment, que nous restions là pour une éternité, les pas dans le sable devant les rouleaux blancs, la terre ferme sous nos pieds, toujours, mais tout s’est passé trop vite, nous avons presque été poussés dans le canot, sous les cris, je lui avais tendu la main pour l’aider à monter, elle m’a regardé sans sourire, je ne la connaissais pas mais c’est pourtant à elle que j’ai dit que je savais à peine nager), l’espace commun sera devenu un immense espace sans paroles.

Il n’y aura plus rien, maintenant. Il n’y aura plus que le froid, qui part des jambes. Il n’y aura plus que le noir de la mer et le ronflement du moteur. Il n’y aura plus que des corps qui ne parlent pas. Il n’y aura plus de pays. Il n’y a rien de pire que la mer, la nuit, dans un canot de plastique jaune à fond plat entre la Syrie et la Grèce.

On dira ou on ne dira pas un corps sans nom, d’à peu près 25 ans, un corps d’homme

on dira ou on ne dira pas un bébé de 8 mois, une femme de 39 ans, un homme de 30 ans, 12 hommes, 18 femmes, 28 enfants

pas de noms,

pas de pays d’origine connu,

54,

peu importe,

14,

peu importe,

40,

peu importe,

au large d’Al Huceima,

et que Frontex ait refusé ou se soit abstenu de leur porter secours n’importera pas vraiment non plus ―

on fera des propositions ―

on se dira touchés ―

on ne pourra cependant s’empêcher (ne pas céder à l’émotion)

de parler encore de la misère du monde, de signifier que ces hommes sont la misère du monde et, la fuyant, qu’ils l’apportent avec eux ―

on se souciera des enfants : on inventera pour eux le palliatif des limbes, un petit enfer plus doux où ils flotteront toujours, loin de leur mère, sans pleurer.

On ne parlera pas du moment où le moteur s’arrête. On ne parlera pas du moment où les prières s’arrêtent et surtout pas de celui où les mains cherchent l’air, où les bouches cherchent l’air, où les paroles se révulsent. On ne parlera pas du naufrage. On dira seulement que le moteur s’est noyé.


(Paris, 8-12 août 2015)

[Ce texte, qui s’inspire de la « liste des morts » établie par le réseau UNITED (http://www.unitedagainstracism.org/pdfs/listofdeaths.pdf), comprend aussi une courte phrase légèrement modifiée du Peuple de Michelet à propos des limbes.]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

des fantômes

Publié le 27/07/2015

version haute-résolution

« nous ne voulons pas perdre le pays »

(Franz Kafka, La Colonie pénitentiaire)

 

Nous avons vécu longtemps dans la compagnie des fantômes et peut-être, par malheur pour nous, sommes-nous les seuls à pouvoir les décrire.

Négocier avec les fantômes aura sans doute été l’erreur la plus funeste de notre histoire récente ; il nous aura fallu six mois pour comprendre que les fantômes ne négocient jamais mais attendent, plus immobiles et plus silencieux qu’un sphinx, que les enfants soient épuisés.

Aujourd’hui, nous avons au moins la consolation de pouvoir parler et de dire qui ils sont : nous avons tout perdu.

Les fantômes ne connaissent pas la faim, ni la soif. Ils ne connaissent pas la colère, ni l’amour. S’ils ne dorment pas, ils ne connaissent pas l’insomnie.

Ils sont sans enfance, sans passé, sans parents et sans avenir.

Comme tous les fantômes, ils n’ont que l’apparence d’un corps : aucun d’entre nous ne pourra jamais les toucher.

Ils sont propres : leur seule action un tant soit peu humaine est de se laver les mains ; ils passent chaque jour de longs moments, les doigts tendus sous un jet d’eau froide, à se savonner les phalanges et la moindre articulation, le moindre repli de peau en se regardant dans un miroir immense, dans des toilettes à plafond haut, au parquet blanc et sonore, aux parois de métal brillant.

Ce sont ce qu’ils appellent leurs temps morts.

Leur image se réfléchit sur les murs lisses. Il arrive qu’ils se lavent les mains en même temps, à plusieurs, le long des blocs d’émail blanc, en file, les uns à la suite mais à distance des autres, chacun scrutant ses traits, ses ongles ; s’ils ont du goût, ce n’est que pour ce contact savonneux et liquide sur leurs paumes et sur le revers de leur main.

Beaucoup ne les connaissent que par les vêtements qu’ils portent ; les fantômes, comme chacun sait, sont vêtus de costumes de prix. À force de les fréquenter, nous avons cependant commencé à saisir d’imperceptibles nuances d’un costume à un autre.

Paradoxalement, les fantômes vêtus des costumes les plus colorés sont aussi les plus féroces ; inversement, ceux qui ne sourient jamais, ceux dont l’expression s’apparente à celle d’un cadavre tout juste exhumé se sont avérés être les plus conciliants, les seuls à écouter, un peu, nos arguments ; ceux-là, justement, portent des costumes gris perle et un regard d’une tristesse infinie.

Notre plus grande surprise aura été de découvrir que, parmi le Conseil des fantômes, siégeait aussi une femme ; nous étions persuadés que les fantômes ne pouvaient être que des hommes.

La sidération que cette découverte a provoquée en nous ne s’est pas effacée. Aujourd’hui encore, nous nous perdons en conjectures sur le rôle que cette femme fantôme a joué dans les délibérations ; certains font remarquer que la fantôme était absente au moment de la réunion du 20 juin, particulièrement critique, d’autres pensent au contraire que son absence était délibérée et a justement précipité notre perte.

La vérité se trouve sans doute à mi-chemin : l’unique fantôme femme porte probablement la même cruauté, le même degré de ruse, la même indifférence que ses collègues hommes du Conseil.

Ils ne crient pas et ne clignent pas des yeux.

Ils sont sans rêves, et leur cruauté même n’est pas de leur fait ; elle est inscrite dans les choses, dans le métal des monnaies, dans les longues séries de chiffres des titres de la dette, sur les écrans des Bourses, dans les fuseaux horaires ; s’ils n’ont jamais aimé, ils n’ont jamais haï non plus.

Ils sont sans rêves ; ils n’ont jamais souffert du manque, n’ont jamais traversé en songe un lac de montagne, n’ont jamais suspendu d’ampoules colorées au-dessus d’une place de village ; leurs morts, s’ils en ont, ne les visitent pas et leurs enfants, s’ils en ont, n’ont pas d’anniversaires.

Leurs plats n’ont pas d’odeur ; leurs hôpitaux sont de longs corridors vides, sans médecins ni patients ; et l’oxygène même est une valeur boursière.

Ils sont peut-être les premiers hommes libres : libérés de la mort, libérés du travail, souriants.

Les fantômes (à l’exception d’un seul, le plus falot, celui dont le sourire nous inspire peut-être la plus profonde tristesse) sont extraordinairement grands ; ceci explique pourquoi, en entrant pour la première fois dans la salle du Conseil, nous avons été pris de vertige : là-bas, la dimension des pièces, la longueur des couloirs, la hauteur des plafonds, la taille des lustres et la largeur des tables ― tout est à leur mesure ; cinq de nos enfants au moins pourraient se tenir endormis sur une seule de leurs montres.

Ils ne savent pas ce qu’est la faim.

Ils ne connaissent pas le prix du pain. Ils ne se souviennent pas d’époques où leurs ancêtres n’avaient pas autre chose à manger.

Ils ignorent le prix des voyages en car de la capitale au village et n’ont jamais dormi dans le salon de deuxième ou de troisième classe d’un navire, toutes télévisions allumées.

Ils ne vivent pas à la périphérie, dans des lotissements aux murs et balcons identiques. Ils n’ont jamais repeint de bleu la porte de leur appartement.

Ils parlent peu et se contentent le plus souvent de serrer la main de leur vis-à-vis en souriant.

Les fantômes gouvernent en souriant.

Nous nous sommes souvent demandé si ce sourire les quittait quelquefois, s’il n’était pas la marque d’une infirmité tournée en avantage, s’ils sourient aussi lorsqu’ils pleurent.

Mais les fantômes ne pleurent pas, ne mangent pas, ne se promènent pas dans la ville et, lorsqu’il pleut, la pluie ne les effleure jamais.

Certains pensent que ce sourire est une expression vide de sens, sans contexte, sans coordonnées affectives, une simple contraction du visage qui a pour effet de rendre le réel irréel.

D’autres font remarquer que ceux qui exécutent les ordres des fantômes ne sourient jamais, par exemple, en jetant des familles à la rue.

On sait que le sourire de ceux qui ont perpétuellement peur a toujours quelque chose de comique.

Mais de quoi ont-ils peur, les fantômes ?

De nous.

De la peur.

De la poussière et de la crasse.

De l’angoisse, des hommes et des tourments qu’ils leur infligent.

De mourir, de n’être pas vraiment des fantômes.

Du langage, des hurlements des nourrissons, des chiens et du ciel étoilé ; des nuages, car leur imagination est morte depuis longtemps.

De la mort, qu’ils pensent avoir exilée dans un univers parallèle.

De la poésie et des mots.

Des femmes.

Des vieillards.

Des enfants qui voyagent, qui sont venus seuls et qu’il faut enfermer.

Ils ont peur d’eux-mêmes car ils ne peuvent nommer ce qu’ils font. Ils ne peuvent pas dire : nous vous prendrons l’air. Ils ne peuvent pas dire : nous vous prendrons l’eau. Ils ne peuvent pas dire : nous vous empêcherons de respirer jusqu’à ce que vous imploriez notre aide.

Ils ne peuvent rien dire du réel et c’est pourquoi leur sourire a quelque chose d’étranglé.

De quoi ont-ils peur, les fantômes ?

Ils ont peur simplement, peut-être, de ce jour où ils cesseront d’être des fantômes ; ils savent qu’ils ne pourront passer leur vie à l’intérieur de ces tours de verre et que le jour viendra, un jour pas si lointain, où il leur faudra en sortir.

Passer le tourniquet, le premier sas, le deuxième sas, déposer à l’accueil leur accréditation et leur clef de sécurité, se défaire de leur gilet de plomb, pousser sans aide la lourde porte de verre et commencer avec hésitation à marcher seuls dans la ville, leur mallette à la main.

Ils savent qu’ils cesseront à l’instant d’être des fantômes pour redevenir des hommes et pensent que nous les accueillerons alors avec des cris de haine, mais ils se trompent, comme ils se sont toujours trompés : nous serons là, dehors où nous avons toujours été, à l’extérieur de la tour, sur la rue, en une foule joyeuse et émue : nos enfants rachitiques, élevés au chlorure, s’avanceront d’un pas timide et déposeront entre leurs bras de grandes gerbes de fleurs rouges ; nos suicidés les enlaceront d’un geste tendre ; nos malades leur offriront, pour leurs premiers jours en ce monde, les derniers médicaments de nos armoires à pharmacie et même les plus pauvres d’entre nous auront les larmes aux yeux.

 


 

Athènes, 27 juillet 2015

 

 

 

 

 

la démocratie aux ordures

Publié le 20/07/2015

version haute-résolution

endetter et punir : à propos de la déclaration finale du Sommet de la zone euro sur la Grèce


(à Zoe Mavroudi et Zoe Konstantopoulou)

1

Volonté manifeste de briser l’expression du suffrage universel ; peuples tournés les uns contre les autres ; prise en otage des classes populaires (travailleurs précaires, immigrés, chômeurs, salariés, petits épargnants, retraités) par la mise en place d’un blocus financier destiné à forcer la main d’un gouvernement élu ; chantage à la sortie désordonnée de l’euro, précipitant la signature d’un accord odieux ; mise sous tutelle des pouvoirs législatif et exécutif ; appropriation des ressources d’un pays ― tout ceci dans le cadre d’une Union à laquelle chaque État est censé appartenir de plein droit : rarement les institutions issues du processus d’intégration européenne amorcé après-guerre auront montré visage plus repoussant que lors du dernier tour de négociations entre la Grèce et ses créanciers. Jamais non plus les dirigeants européens n’avaient été contraints de pousser à leur dernière extrémité les conséquences des politiques économiques inscrites dans les traités de l’union monétaire : si les dirigeants de l’eurozone ont fini par se dévoiler, il importe de le souligner, c’est qu’ils y ont été acculés et que la capacité de résistance du gouvernement grec, démontrée par six mois de négociations, a finalement contraint l’Europe à jeter aux ordures son masque démocratique.

Mais le fait est que cette capacité de résistance a été balayée. Après avoir échoué à renverser ce gouvernement puis à retourner l’opinion publique hellénique contre ses représentants, les responsables européens sont en définitive parvenus à faire rendre gorge à Alexis Tsipras, qui n’apparaîtra plus sans doute, pour autant qu’il parvienne à se maintenir au pouvoir, que comme la marionnette des créanciers ― une marionnette tragique, une marionnette à laquelle on a mis le couteau sous la gorge, mais une marionnette, cependant, que l’on exhibe au regard des passants comme si seul un cérémonial à la fois grotesque et sinistre pouvait laver l’affront et punir l’acte de désobéissance que constituent les élections du 25 janvier et le référendum du 5 juillet. Cette marionnette qui dit le contraire de ce qu’elle pense et fait le contraire de ce en quoi elle croit est là pour renvoyer aux Grecs, comme en miroir, une image d’eux-mêmes humiliante et bouffonne et pour leur signifier que leur représentant n’est qu’un homme de paille ; que « l’homme endetté », selon l’expression de Maurizio Lazzarato [1], est par nature indigne : indigne de porter une parole politique ; indigne de voter vraiment, puisque son vote ne saurait être pris au sérieux ; indigne de négocier, d’être traité d’égal à égal, indigne de la confiance de ses « pairs » ou de ses « partenaires » ; tout juste bon à tendre la main (c’est le « volet humanitaire » auquel Martin Schulz, Jean-Claude Juncker et autres bonnes âmes « réfléchissent » depuis quelques semaines déjà).

La crise de la dette publique et la réponse apportée par les institutions aux exigences du peuple grec aura donc fait émerger la figure du « peuple mendiant », perdu de dettes, défini par sa dette, résumé à sa dette ; plus profondément, le revirement sinistre auquel a abouti la négociation du 12 juillet constitue une négation très claire du discours politique lui-même.

«Was für ein schlechtes Theater! » s’est exclamée Sarah Wagenknecht, représentante de Die Linke, devant le Parlement allemand : « Quelle mauvaise pièce, quel spectacle sordide! »

Le plus grave est peut-être que les dirigeants allemands et français aient pu se livrer à cette parodie de négociation en pensant pouvoir se fonder sur leurs opinions publiques.

Mais il est vrai aussi que, si les opinions française et allemande ont pu s’amuser un temps des caricatures que leur présentaient les éditorialistes de la presse dite « de référence » comme de la presse « populaire (Grecs aussi corrompus, lascifs et paresseux que les Juifs de la propagande antisémite de toujours sont avares et usuriers), personne, aujourd’hui, ne rit plus ; il n’est pas sûr qu’Arnaud Leparmentier réitèrerait aujourd’hui cette imitation de l’accent grec à laquelle il s’était livré, il y a quelques mois, sur les ondes de France-Culture.

2

Dans un paysage économique ruiné par six années de récession, le gouvernement grec s’apprête à légiférer sur une hausse de la TVA (de 13% à 23%) qui affectera le sucre, le cacao, le café, le thé, les œufs, les plantes vertes, le vinaigre et ses dérivés, les aliments pour animaux, les produits d’élevage, le sel et l’eau de mer, toutes les huiles, hors l’huile d’olive, les préparations alimentaires à base de céréales, de lait, de féculents, de viande, de poisson, de légumes, de fruits et de fruits secs, un certain nombre d’animaux vivants et de viandes surgelées, le bois de chauffage, les engrais, les insecticides, les préservatifs, les tampons hygiéniques, un certain nombre d’éléments radioactifs et d’accessoires destinés aux personnes handicapées, les épices et les fleurs.

Il ne s’agit pas de « mesures ».

Comme le remarque la réalisatrice et auteur de théâtre Zoe Mavroudi, qui a justement épinglé le caractère surréaliste de cette liste : « Lorsque les êtres humains n’ont plus la possibilité de subvenir économiquement à leurs besoins, ils meurent. Ce mercredi, ce ne sont pas des “mesures“ qui seront signées mais des condamnations à mort. »

La mise sous séquestre de la quasi-totalité des biens de l’État grec (îles, portions du littoral, aéroports, chemins de fer, installations portuaires) ne constitue pas une « réforme ». Le délitement planifié des services publics, la tiers-mondisation de l’économie locale et la disparition rapide à laquelle ce programme condamne un très grand nombre de petites et moyennes entreprises, qui forment encore le tissu de l’économie et de la société grecques, ne répondent à  aucun « objectif de modernisation » mais à celui d’une redistribution sauvage. Le placement sous tutelle du gouvernement et de l’Assemblée nationale par les « Institutions », auxquelles devra être soumis tout « projet de loi d’importance » (sans autre précision), ne peut être interprété que comme l’instauration d’un régime d’exception permanent au sein même de l’Union : une zone d’administration mixte, où les principes formels ailleurs en vigueur seront comme suspendus. L’austérité sévère imposée à la société et à l’économie grecques agit comme ces incendies de forêt d’origine criminelle dont la Grèce est familière et qui ont permis à de nombreux entrepreneurs, au cours des décennies précédentes, et au prix de quelques arrangements avec les députés, de construire et d’investir sur des terrains qui étaient jusqu’alors protégés par la législation sur les zones forestières et déclarés inconstructibles. Cette stratégie de la terre brûlée ou de la table rase permet de remodeler un paysage plus propice aux intérêts des multinationales, de transférer les biens publics entre les mains des investisseurs privés, de briser toute codification des relations de travail et de disposer d’une réserve de main-d’œuvre qualifiée et massivement précarisée: l’aggravation de la situation économique et sociale générée par ce plan contraindra un nombre croissant de jeunes à partir pour l’Allemagne, la Suède, la Hollande, la France, la Suisse ou, s’ils demeurent au pays, à travailler pour des salaires de misère, à des postes sans rapport avec leurs qualifications ; la figure du mendiant devient celle même du travailleur, intellectuel ou manuel, diplômé ou non.

3

Comment le stéréotype du Grec fainéant, corrompu, bon viveur et fraudeur a-t-il pu s’imposer avec une telle facilité et fausser radicalement les termes mêmes du débat sur la crise?

Un grand nombre de Français, d’Allemands ou de Hollandais n’ont rencontré de Grecs que dans le cadre de leurs vacances d’été. Qu’on le veuille ou pas, les Grecs sont d’abord à leurs yeux des prestataires de services touristiques, des hôteliers (souriants ou pas), des restaurateurs (aimables ou non), des figures pittoresques (voir les innombrables spots sur la Grèce et ses habitants qui nourrissent depuis des décennies ― en les appauvrissant ― les représentations mentales). Il n’est donc pas étonnant que la condescendance ou le mépris se doublent souvent de témoignages de sympathie (ou l’inverse).

Le tourisme contemporain n’est pas fondé sur la découverte de l’autre mais sur la réduction de sa culture à un bien de consommation immédiat, à un certain nombre de clichés liés aux attentes spécifiques du visiteur occidental (divertissement, distraction, vie facile, farniente, musique, danse, cuisine, boisson, etc.) ; le Grec qui apparaît à travers les discours sur la crise semble ainsi sortir tout droit d’une campagne publicitaire incitant les salariés et retraités de l’Europe pluvieuse à visiter la Crète ou le Péloponnèse. La « colonie de la dette » est une colonie de vacances.

4

Avant d’être des « destinations touristiques » et des « pays du soleil », les pays de l’Europe du Sud (Italie, Grèce, Espagne, Portugal) ont été des terres d’émigration : Yannis, qui a ouvert une taverne sur la plage de Kardiani, a travaillé trente ans, en Allemagne, dans l’industrie automobile ; …, qui dirige sur ses vieux jours une petite pension de Lisbonne, a passé l’essentiel de sa vie comme femme de ménage à Paris. Au stéréotype du Grec dépensier s’ajoute sans doute, particulièrement en Allemagne, le préjugé à l’égard du Grec des années 60 venu « demander du travail » [2].

Dans tous les cas, c’est toujours de l’autre (de sa culture, de sa différence, de ses goûts, de ses habitudes, de son mode de vie) qu’il est question ; cette singularité est réduite à une figure sympathique et servile. Par temps de crise, la figure du Grec bon viveur (hospitalier, toujours prêt à rendre service) cède la place à celle du Grec corrompu et paresseux ; dans certains cas, comme dans celui des caricatures de Jos Collignon publiées par le journal hollandais « De Volkskrant », la caricature devient infâme.

5

Dans le contexte de la crise grecque, cette image de l’autre a évidemment pour but d’occulter les vraies questions : nature de la dette et des taux d’intérêt, fonction de l’endettement dans le contexte de l’économie financiarisée, circonstances dans lesquelles les emprunts ont été imposés plutôt que contractés, responsabilités politiques et échec des politiques d’austérité, conséquences de ces politiques sur le système de santé, l’éducation, les politiques culturelles, la production, les conventions de travail, le logement, les relations sociales.

6

Cette réponse « culturelle » et néocoloniale n’est bien sûr pas la seule.

À l’époque de la dérégulation sauvage du marché par le biais de la financiarisation à outrance, de l’irresponsabilité croissante des établissements bancaires, du crédit généralisé et de l’extension massive des produits dérivés, des CDO, des Swaps, des cocktails de titres, face à une réalité économique complexe, réputée incompréhensible, le discours dominant évoque la dette grecque comme s’il s’agissait d’un emprunt entre amis. Les formes contemporaines de l’endettement sont indûment ramenées à des formes plus anciennes, plus traditionnelles, plus lisibles ; le discours politique intervient à ce point comme un « discours de sens commun » : c’est ainsi que l’homme politique se fait diseur de proverbes. « Les bons comptes font les bons amis », « Il faut payer ses dettes » et « Un sou est un sou » : expressions d’un bon sens concret, presque paysan, dans le temps même où l’économie financière supplante l’économie réelle et menace de la détruire. La seule fonction discursive d’un François Hollande semble être dans ce contexte de ramener le chaos financier planétaire aux proportions rassurantes d’un dicton auvergnat, d’une pensée ronde. (Cette confusion entre les diverses acceptions du mot « dette » permet évidemment aussi de confondre « dette morale » et « dette monétaire »).

7

Le traitement réservé à la Grèce et le déni de démocratie opposé au gouvernement hellénique par les dirigeants politiques européens auront donc eu pour objectif essentiel de masquer les responsabilités propres que ces dirigeants portent, depuis plus de six ans, dans l’étranglement et le naufrage de l’économie grecque, mais aussi, plus fondamentalement, de dissimuler la carence structurelle du pouvoir politique face à un marché financier déconnecté de la sphère de la production, dominé par des intérêts privés hors de toute mesure et de toute rationalité. Le bouc émissaire grec que l’on s’apprête à chasser au désert, à l’extérieur de la zone, porte sur son dos tous les maux du capitalisme financier.


(Athènes, lundi 20 juillet 2015)

 

 

[1] La Fabrique de l’homme endetté, essai sur la condition néo-libérale. Voir notamment: http://www.cip-idf.org/article.php3?id_article=6238  et http://laviemanifeste.com/archives/5497

[2] Voir à ce propos la pièce de Rainer Werner Fassbinder, Katzelmacher (Le Bouc), rédigée en 1968.

le jour où les oiseaux ont attaqué les banques

Publié le 06/04/2015

version haute-résolution

(projet d’intervention à la Coordination des intermittents et précaires d’Île-de-France)

[1]

Un premier enseignement à tirer des élections grecques et des deux mois de « négociations » qui viennent de s’écouler est qu’il est devenu impossible de contester les politiques d’austérité et, à travers elles, l’hégémonie des marchés financiers ; un deuxième enseignement est qu’il est devenu impossible de ne pas les contester.

Impossible de les contester, non seulement parce que partis socialistes et chrétiens-démocrates ont fait front commun contre les revendications du gouvernement grec, mais surtout parce que la dette apparaît comme la substance même de l’économie contemporaine : l’accès aux marchés conditionne de fait le financement des besoins les plus essentiels par l’État et la riposte des autorités de Bruxelles n’a consisté en un sens qu’à rappeler ce fait, ce réel qui détermine « les règles du jeu ».

Impossible de ne pas les contester, parce qu’en sapant depuis 5 ans toute perspective de développement sur le territoire grec, l’Union européenne a mis en péril la vie et offensé la dignité de milliers de ses membres.

C’est donc à ce point que nous nous trouvons aujourd’hui en Grèce et par extension partout en Europe : entre un impossible et une nécessité.

C’est bien parce que la dette touche à tous les aspects de nos vies que des revendications qui auraient eu leur place dans un programme social-démocrate classique apparaissent aujourd’hui comme des revendications radicales (ou « unilatérales », pour reprendre les termes de l’accord du 20 février) : le maintien d’un régime de retraites et d’une forme ou une autre de droit du travail est devenu une « revendication radicale » (une revendication susceptible de faire voler le système en éclats), l’accès aux soins est devenu une « revendication radicale », produire, se nourrir, avoir un toit, cultiver un sol qui ne soit pas contaminé par des rejets toxiques ou étudier sont devenus des « revendications radicales » — « radicales », puisque nul ne saurait ignorer la dette et que les décisions sont soumises sans appel aux revirements des marchés et au verdict des agences de notation.

On peut ainsi interpréter la violence des mémorandums et le blocus financier auquel le pays est soumis depuis les élections comme une démonstration, une leçon cruelle d’économie par l’exemple : sans dette, pas de médicaments, pas de soins, pas de système éducatif, pas de chauffage, pas de manuels scolaires ; pas de droits sociaux, de société ni d’État sans accès aux marchés financiers ; « sans dette, vous n’êtes rien ».

Ce message est aujourd’hui relayé par les éditorialistes parisiens qui décrivent les souffrances auxquelles le peuple grec doit s’attendre en cas de sortie précipitée de l’euro à la façon dont les théologiens détaillaient les tourments des pêcheurs aux Enfers.

La démonstration est celle de la dépendance absolue des finances publiques aux intérêts privés.

Le seul discours qui soit désormais reçu par les politiques et les « faiseurs d’opinion » est celui de la servitude volontaire à cette loi.

Sauf qu’il s’agit d’une servitude volontaire pour les autres ; le discours de soumission aux marchés « assumé » par les dirigeants européens ne s’applique jamais à ceux mêmes qui les tiennent. À partir de 2008, ce discours, repris sur tous les tons par Giorgos Papandréou, Lukas Papademos, Antonis Samaras et Evangelos Venizélos, est apparu progressivement pour ce qu’il est : l’instrument par lequel une classe sociale impose son empire au reste de la population.

Il va désormais de soi pour nombre de citoyens grecs que les politiques austéritaires poursuivaient un but inverse à l’impératif de remboursement proclamé, que l’horizon aveugle de ces mesures n’était pas le remboursement de la dette mais sa perpétuation ad vitam æternam, perpétuation créant les conditions d’un régime fondé sur l’imposition des plus pauvres et la répression des soulèvements populaires ; il va désormais de soi pour nombre de citoyens espagnols que ceux qui, banques ou partis politiques, incitaient les classes moyennes et populaires à contracter des prêts immobiliers sont aussi ceux qui ont requis leur expulsion locative lorsqu’il ne leur a plus été possible de payer les taux d’intérêts, avec des conséquences semblables à celles de la crise des subprimes dont les victimes ont d’abord été les habitants les plus démunis des États-Unis d’Amérique.

Mais les pauvres ne sont pas forcément des pigeons et quelquefois aussi, dans le monde du capitalisme à visage inhumain, les oiseaux, petits ou gros, pigeons ou grives, se révoltent, montrent les dents, jettent des pierres, mettent le feu aux voitures et attaquent les banques… ou s’envolent.

[2]

Dans le réel de la crise, cette phase du développement capitaliste synonyme d’oppression oligarchique et de destruction systématique des ressources, des paysages, des hommes, tout l’édifice idéologique, social et politique de la social-démocratie européenne semble avoir vacillé. Le PASOK ne compterait sans doute pas un seul représentant au Parlement si des élections législatives avaient lieu aujourd’hui en Grèce. Après les tueries de Charlie-Hebdo et le recul démocratique massif qui s’en est suivi (recul qui a eu un impact direct sur les négociations avec le gouvernement grec nouvellement élu), il vaut la peine de se demander si ce sort est celui qui attend aussi le parti socialiste français (ou si, avec les lois sur les libertés et la déréglementation du travail, une forme de social-démocratie « post-sociale » et « post-démocratique » est en train d’émerger en France…)

Si la social-démocratie s’avère dans tous les cas incapable de mobiliser face à la crise aucune des ressources de l’histoire du mouvement ouvrier, la droite, elle, tient bon. Elle tient bon en assimilant grossièrement l’économie financière de la dette à un emprunt contracté entre deux personnes. Elle tient bon — c’est la réponse de la droite allemande — en infusant des signifiants moraux dans le fait brut de l’hégémonie des marchés, en liant le paiement de la dette à la dignité morale et son non-paiement au pêché : la dette (schuld) n’est évidemment pas une faute (schuld) en soi ; elle n’est faute que lorsqu’elle n’est pas acquittée ; c’est par ce tour de passe-passe que la morale rigoriste de l’accumulation vient appuyer un capitalisme sans foi ni loi [1].

Le terme de faute occupe là une place centrale qui n’est évidemment pas réservée au monde protestant : en Allemagne comme en France, en Espagne, en Grèce, il s’agit toujours de commencer par culpabiliser les foyers ayant contracté des emprunts, les précaires « assistés », les étudiants auxquels un prêt est « consenti », les peuples qui « ne tiennent pas leurs obligations ».

Ce qui se passe avec la crise qui a débuté en 2008 et est marquée par l’accroissement de l’écart des taux obligataires entre les pays de la zone euro et la réapparition parallèle de l’idée de nation (tournant nationaliste et / ou franchement raciste qu’expriment aussi bien la montée des partis d’extrême-droite que les propos de W. Schäuble ou plusieurs articles du Monde), c’est que la faute ne pèse désormais plus seulement sur des catégories soigneusement épinglées de la population mais sur des peuples entiers.

Dans ce tour de bonneteau et de manipulation de l’opinion publique, c’est toujours la question des classes sociales [2] qui est évacuée — cette question qui devrait heureusement resurgir des conclusions de l’audit de la dette grecque. « Qui est responsable des politiques d’austérité et à qui profite la dette? » est peut-être la question centrale posée au monde par le gouvernement issu des élections de janvier.

Pour reprendre les mots d’un manifestant espagnol : « Cette dette est illégitime parce qu’elle n’a pas été créée pour le bénéfice du peuple. La dette n’est pas une défaillance du système mais le produit du système lui-même. Son annulation aboutirait à une transformation politique, économique, sociale et culturelle. » [3]

[3]

La stratégie du « comme si » adoptée par Alexis Tsipras et Yanis Varoufakis durant ce premier round de négociations (« faisons comme si l’Europe était ce qu’elle se dit être ») était à la hauteur de l’enjeu ; malgré le refus essuyé par la partie grecque (ce que certains ont appelé très tôt sa « défaite »), on était en droit de penser, on est toujours peut-être en droit de continuer à penser que l’espace politique et symbolique de l’Union européenne était le seul permettant d’impulser un mouvement politique d’ampleur et d’avancer face au capitalisme mondialisé des initiatives précises en faveur de la régulation et de la taxation des échanges, d’une politique de redistribution des richesses, de décroissance, de transition écologique, d’autres façons de produire, d’autres formes de revenu et d’autres formes de vie, non fondées sur l’atomisation à outrance et la consommation — que cet espace pouvait au moins être l’un des théâtres majeurs de cette lutte. Si défaite il y a, il s’agit d’abord de la défaite d’une certaine interprétation de l’Europe comme espace politique à même de tenir tête par les armes de la politique et de la législation à l’hydre de Lerne des marchés — et il s’agit donc du même coup d’une victoire de ces marchés qui, représentant des intérêts privés, ne sont pas aussi anonymes et invisibles qu’on voudrait nous le faire croire (les armateurs grecs ont des noms, qui incarnent à merveille ce capitalisme libéré de l’impôt et migrant au gré de ses intérêts).

Une des questions qui se posent à présent à nous est de savoir si se réapproprier la maîtrise de l’outil monétaire nous permettra de redevenir au moins en partie maîtres des « règles du jeu » évoquées.

La réponse est loin d’être assurée ; elle ne dépendra pas seulement de la capacité économique et technique du gouvernement à reconstituer une économie exsangue, désespérément dépendante des importations, mais aussi de l’implication du peuple grec et de sa jeunesse dans un processus de recomposition productive, sociale et politique — un processus qui sera tout autant un processus d’invention et de luttes sociales qu’au cours de la période précédente.

[4]

En Grèce, la résistance aux politiques d’austérité ne s’est pas exprimée uniquement dans les rues (émeutes de 2008, mouvement de la place Syntagma, lutte des employées du nettoyage du ministère des Finances, occupation de la radio-télédiffusion publique…) et à l’Assemblée (opposition parlementaire) mais aussi dans des ateliers, des théâtres, des industries occupées, des terrains militaires réquisitionnés et transformés en parcelles de culture, des appartements vides convertis en dispensaires gratuits, en cantines sociales ou en crèches, dans les domaines les plus touchés par les coupes budgétaires : l’éducation, la culture, la santé, l’agriculture et l’alimentation, l’industrie, l’entraide et la préservation des territoires.

Ces initiatives se sont développées dans les ruines de l’État social, à mi-chemin de l’autogestion, de l’humanitaire, de la microentreprise et des luttes sociales et politiques ; elles sont très souvent apparues pour répondre à une nécessité de survie mais expriment aussi fréquemment une nécessité d’un autre ordre — continuer à exercer son art, par exemple, dans un environnement professionnel sinistré, comme c’est le cas d’un très grand nombre de troupes théâtrales : continuer à exister socialement, maintenir sa vie.

Ce sont des formes de recomposition de la société sur laquelle la rupture, si rupture il y a, devra nécessairement s’appuyer.

Dans le domaine de l’industrie : l’entreprise autogérée Vio.me, productrice de produits de nettoyage écologiques, réquisitionnée par ses employés ; dans le domaine de l’agriculture : les marchés agricoles sans intermédiaires, la création à Thessalonique de parcelles agricoles sur l’emplacement de terrains militaires occupés ; dans le domaine de la culture : l’activité du théâtre non-commercial Embros, qui accueille à Athènes les troupes théâtrales sans budget, la création de maisons d’édition et de librairies gérées en collectivité, l’explosion des lieux de culture alternatifs, la création des stations de radio en ligne ERT Open et MetaDeutèro après la fermeture de la radio-télédiffusion grecque, l’apparition du site d’informations Thepressproject et du mensuel Unfollow, la multiplication de projets artistiques s’appuyant sur un « financement par la base » (crowdfunding) ; dans le domaine de la santé : les dispensaires sociaux où des généralistes, des dentistes, des psychiatres proposent leurs services sur le mode du volontariat ; dans le domaine de l’éducation : les collectifs de parents et d’enseignants gérant des crèches, des maternelles et des écoles de quartier ; dans le domaine de l’entraide sociale : les réseaux d’aide aux migrants, les réseaux de solidarité, de collecte de denrées ou de vêtements, travaillant parfois en lien avec des lieux de création, les collectifs contre les coupures de courant ; dans le domaine enfin de la préservation des territoires (en Espagne aussi, où des centaines de kilomètres de côtes ont été bétonnées, la politique austéritaire est synonyme de destruction écologique) : la lutte emblématique des habitants de la région de Skouries, en Chalcidique, contre l’entreprise canadienne d’extraction aurifère Eldorado Gold ou celle, tout aussi cruciale, des habitants de Kératèa contre le projet de déchetterie qui leur avait été imposé.

Tentatives parcellaires de production sans État, sans budgets, sans subventions publiques et sans intermédiaires privés (grandes surfaces), qui font désormais bel et bien partie de notre paysage quotidien et constituent des débuts de réponse à ce que pourrait être la Grèce d’après la crise, d’après la rupture, d’après l’euro.

Un des enjeux majeurs posé par ces initiatives est leur mise en réseau, leur coordination (organisation dans les villes de marchés agricoles sans intermédiaires, soutien apporté par les jeunes travailleurs précaires d’Athènes et de Thessalonique aux communautés locales de Skouries et de Kératèa). L’autre enjeu est précisément politique : ces initiatives sur le tas, souvent à la limite de la légalité, ont besoin d’un relais politique et légal pour pouvoir s’inscrire dans la durée. Non pas créer des « zones d’autonomie temporaires » dans le cadre d’un système néo-libéral asphyxiant, donc, mais articuler luttes sociales, associations de producteurs, zones à défendre et projet politique.

[5 : maintenant]

Nous sommes maintenant au pied du mur, et nous devons sans doute veiller à ne pas céder à l’effet de sidération que la confrontation entre le gouvernement grec et les instances européennes produit inévitablement ; ne nous en remettre à personne, car aucune délégation ne peut répondre aux questions qui se posent aujourd’hui à chacun d’entre nous — mais continuer à faire usage de notre sens critique, continuer à produire, continuer à lutter et ne pas laisser la politique seule avec elle-même ; tout en veillant à tisser des liens et des alliances avec d’autres pays et d’autres peuples, lointains et proches, assumer la singularité qui est aujourd’hui la nôtre sans verser dans l’écueil du nationalisme — ce nationalisme qui est parvenu d’emblée à poser ses jalons au sein du gouvernement et qui nous attend littéralement au coin du bois ; absolument éviter de faire ce que les Grecs ont fait peu ou prou tout au long de leur histoire moderne, depuis la guerre d’Indépendance de 1821 et la tragédie de la Guerre civile jusqu’à nos jours : attendre un sauveur providentiel, qui viendrait in extremis nous sauver du gouffre.

Nous devons enfin une bonne fois pour toutes rompre avec la peur et reconnaître que c’est notre désir de vie, et non le chantage de l’administration bruxelloise, qui nous a conduits aujourd’hui aux portes de l’inconnu ; et avancer.


(Athènes, lundi 6 avril 2015)


[1] Cette étude mettant notamment en évidence le lien entre culture du secret et culture de la corruption dans le monde de la finance américaine peut être téléchargée ici (suivre le lien sous le titre The Street, The Bull and The Crisis).

[2] Cf. par exemple cette remarque de Susan George: « Ceux qui fréquentent Davos ont tous les attributs d’une classe sociale, partageant les mêmes codes, les mêmes lieux de villégiature, les mêmes écoles élitistes… C’est une classe nomade, très influente, avec beaucoup de cohésion. L’aristocratie moderne. » Cf. aussi ces chiffres tirés d’une étude récente du Crédit Suisse (Global Wealth Databook 2014):  en Grèce, 1% des Grecs possédait en 2000 54,1% de la richesse nationale ; en 2007, 48,6% ; en 2014, 56,1%.

[3] La dette, une croissance infernale, documentaire de Laure Delesalle (Yuzu Productions, Arte France), 2014 (45:45).

Des lieux qui tiennent

Publié le 04/03/2018

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C’est dimanche. Il y a des moments, souvent, où nous nous réveillons sans plus savoir soudain, l’espace d’un instant, ce que nous avons entendu, écouté, vu ou vécu la veille, comme une gueule de bois passagère de sons, d’images, de rencontres, de problèmes techniques à régler (la projection qui ne démarre pas, l’enceinte droite devenue muette alors que les premiers spectateurs entrent déjà dans la salle, la course: vérifier les câbles le long du mur, redémarrer l’ordinateur…), d’estrades ou de chaises à déplacer après minuit pour préparer la représentation ou le concert de demain – sans parler, même s’ils occupent une bonne part d’énergie et de temps, des problèmes de bureaucratie ni, surtout pas, des factures à régler.

L’espace change tous les jours ; chaque compagnie, chaque groupe, chaque projet l’adapte à ses besoins ; les sièges peuvent être absents, remplacés par des coussins et des tapis de sol, placés contre le mur du fond ou, plus classiquement, face à l’écran, en rangs ; la console et les enceintes changent de place presque d’un jour sur deux.

Jeudi, nous accueillions trois jeunes musiciens, Bram De Looze (de Bruxelles) au piano, Stéphanos Chytiris (d’Athènes) à la batterie et Luca Rosenfeld (de New York) à la contrebasse en compagnie de deux grands noms de la scène jazz new-yorkaise, Tony Malaby et Billy Mintz, des musiciens d’une très grande générosité et d’une très grande simplicité qui ont partagé scène et studio avec Charlie Haden, Lee Konitz ou Paul Motian et pour qui il était aussi naturel et heureux de se produire dans un demi sous-sol d’Athènes à peu près inconnu que sur la scène d’un grand festival international – des musiciens pour lesquels ce qui compte par dessus tout est l’instant, la qualité de l’écoute et le partage, l’hospitalité du public.

La salle était comble et recueillie. Entendre ce son-là, dans ces conditions de proximité-là (comme si nous nous étions soudain retrouvés chez eux, à New York, et qu’ils avaient la liberté de jouer au KET comme on joue d’ordinaire pour soi, sans public) m’a ramené quelque chose comme trente ans en arrière, dans l’appartement de Place des Fêtes où un copain d’enfance et d’adolescence, Jérémy, m’a pour la première fois fait entendre une cassette de Charlie Parker.

Vendredi, nous avons projeté pour la deuxième fois en l’espace d’une semaine le beau film documentaire d’Antoine Danis, Athènes, Rhapsodie, qui accroche des moments, des sons et des visages de l’Athènes de la crise et les lie dans une composition quasi musicale – une partition qui ferait entendre les explosions des émeutes autour d’Exárcheia, le souffle des jours de printemps dans les rues vides, la voix d’une jeune fille lançant un chant crétois par-dessus les terrasses, les grincements et les heurts d’un caddy de supermarché dans lequel Seydou, immigré venu du Mali, bloqué en Grèce, espérant rejoindre la France, collecte du métal, des récipients de fer ou des appareils hors d’usage en traversant la ville.

Hier, nous avons accueilli d’autres sons et d’autres images ; pour accompagner en images Yannis (à la guitare et aux effets sonores), Haris (au ney, la flûte traditionnelle turque) et Nikos (à la batterie), Erato était parvenue à concocter un système de re-projection à partir d’un des vieux postes de télé qui ornent notre lieu et à créer sur le mur un paysage mouvant où des arbres dansaient comme s’ils étaient sur l’eau.

Nous nous sommes réveillés aujourd’hui un peu plus tard que d’habitude (il n’y a pas école, c’est dimanche) et préparons le concert de ce soir, une rencontre, de nouveau, entre le violoniste Fotis Siotas et les musiciens de LYD Quartet et nous ne savons pas de nouveau s’il y aura du monde ni ce que nous entendrons ; des cris, des makams traditionnels passés au crible des pédales d’effets et des chambres d’écho, des silences, des tempêtes, des échos de mélodies d’Épire qui nous parviendront comme à travers un brouillard électronique.

En attendant, l’espace est occupé jusqu’à 18 heures, l’heure à laquelle les musiciens arriveront ; la semaine qui débute est plus chargée que d’habitude car elle verra deux premières, celle d’un texte en prose de Dimitris Dimitriadis adapté pour la scène par une très jeune compagnie dont c’est la première production (Ilektra Fragkiadaki, Dimitris Tsèsmelis) et celle du Léonce et Lèna de Büchner sur lequel travaille depuis des mois une autre compagnie, aussi jeune, menée par Pantèlis dont ce projet constitue, là aussi, les premiers pas à la mise en scène.

Vu l’urgence et le besoin de répétitions, le séminaire de création de documentaire que notre espace accueille chaque semaine, le dimanche matin, a été exceptionnellement déplacé et aura lieu chez Natacha et Christos.

Lundi et mardi, nous accueillons les deux dernières du Monte-Plats de Pinter (Le Serviteur muet, en grec) où deux tueurs à gages, joués par Thanassis et Kostis, attendent leur prochain contrat à la façon dont Vladimir et Estragon attendaient Godot.

Tout cela sans moyens autres que l’investissement du temps, presque tout notre temps de vie, et le désir de créer, de formuler et d’avancer qui tient les artistes et nous tient nous-mêmes ; sans presque de décor, le plus souvent, avec des lumières minimales et en essayant toujours de tirer à notre avantage cette «absence de moyens» et d’argent.

C’est ainsi que cet espace vit, depuis maintenant près de six ans : souvent en surrégime, avec les moyens du bord, beaucoup de travail, de soucis, d’angoisses et de nuits écourtées qui nous auraient depuis longtemps fait renoncer si la joie et la fierté de créer, le goût des rencontres n’étaient pas finalement plus forts ; s’il n’y avait pas aussi quelque chose de résolument politique dans le fait de tenir, ici, à son désir, et d’avoir créé un lieu non pas seulement pour soi mais pour les autres. Un lieu qui tient.

La semaine qui vient de s’écouler nous a aussi donné quelques frayeurs, quelques inquiétudes et deux grandes joies, liées à la campagne de financement participatif que nous avons lancée début février, à l’initiative de la plateforme Interdemos, de Philippe Aigrain et de Laure Vermeersch. Il y a eu d’abord ce don anonyme, il y a trois jours, au matin, qui a subitement relancé la machine et nous a permis de croire que nous allions peut-être y arriver, finalement. C’est quelque chose de particulier, un don anonyme, puisque la donatrice ou le donateur pourrait être n’importe qui ; quelqu’un de très proche, quelqu’un qui ne nous aurait jamais rencontrés ; l’étranger et le plus familier se tiennent soudain sur le même plan, comme sur un pied d’égalité, et se confondent. (En découvrant sur l’écran que la somme que je consultais à peu près toutes les cinq minutes et qui n’avait pas bougé d’un iota depuis deux jours, s’était soudain agrandie d’un millier d’euros, j’ai bien sûr eu du mal à y croire, d’abord ; puis je me suis souvenu de ce don anonyme de plusieurs milliers de couronnes que Ludwig Wittgenstein avait fait, par l’intermédiaire d’un ami, à Georg Trakl et à Rilke (il faudra essayer de retrouver le poème de remerciement que Rilke, dans mon souvenir, avait écrit à cette occasion) et, plus confusément, sans doute, de cette habitude des dieux de prendre parfois, en Grèce ancienne, la figure de l’étranger, de l’inconnu, de l’anonyme (n’importe qui, tout le monde, personne, chacun d’entre nous en puissance).

Il y a eu le lendemain cet appel publié par Marie-José Mallis, qui dirige le Théâtre de la Commune, à Aubervilliers, et nous avait rendu visite à plusieurs reprises il y a un peu plus de deux ans, après l’abdication du gouvernement grec.

❝Nos amis du KET à Athènes ont lancé une campagne pour un fonds de soutien à ce théâtre, qui se tient littéralement en temps de crise et frontalement, et comme rarement au fond, contre le risque de fascisation des habitants d’un quartier de la classe moyenne athénienne, fatigués, tentés…
Je suis, comme beaucoup de Français, allée voir des spectacles là-bas, et j’ai vu ce qu’un théâtre de quartier peut être, ce qu’un projet adressé à des gens que l’on fréquente peu au fond, peut être. Toute cette fraternité sobre, cette décision de ne pas lâcher l’idée que nous habitons le même monde, que nous ne devons pas nous abandonner, nous séparer. C’est très admirable, rigoureux, et cette fois on peut le dire, politique.
Au KET, donc, et à ses directeurs.❞

Il y a aussi les petits dons, qui se poursuivent, anonymes ou pas, dons de 5 euros, de 10 euros, de 15 euros, chaque fois un pas de plus, en avant et une petite respiration pour nous : ça continue, ça avance, ça ne va pas s’arrêter.

C’est dimanche, la campagne progresse mais il y a encore du chemin à faire, du travail à abattre. Et, contrairement à ce à quoi nous nous étions habitués, cela ne dépend plus en partie ou plus du tout de nous.

N’hésitez pas
à lire et à partager le texte de l’appel:
https://oulaviesauvage.blog/2018/02/28/soutenez-le-ket-un-lieu-de-creation-alternative-au-coeur-dathenes/

à faire connaître ou cofinancer ce projet par un don direct:
https://fr.goteo.org/project/le-ket-une-scene-pour-l-art-et-la-politique-a-athe

(la contribution la plus faible est pour nous de même valeur que la plus importante),
à venir nous voir si vous êtes à Athènes ou quand vous y passerez,
à entrer en contact avec nous.

Et merci à elle, ou à lui.


Dimitris Alexakis, en complicité avec Fotini Banou
Athènes, dimanche 4 mars 2018


Post-scriptum du mardi 6 mars

Soutenue par la plateforme Interdemos, la revue Vacarme, le réseau international de traduction Tlaxcala Network, la direction du Théâtre de La Commune (CDN- Aubervilliers), notre campagne de financement se poursuit et a atteint hier (puis largement dépassé) la somme cruciale de 5.200 euros qui avait été initialement fixée, en accord avec la plateforme Goteo, comme notre seuil plancher. Notre objectif est désormais d’atteindre la somme optimale de 8.800 euros qui nous permettra d’améliorer notablement l’équipement son & lumières et les chaises de l’espace, de garder une trace de bonne qualité des événements musicaux, littéraires ou politiques qui s’y déroulent, de pouvoir financer sur le plus long terme les stages de jeu théâtral destinés à de jeunes migrants non accompagnés que nous avions initiés l’an dernier, de mieux soutenir nos rencontres publiques, elles aussi gratuites, consacrées aux pratiques et aux savoirs des structures de solidarité, en Grèce et dans le monde. Autre belle et joyeuse nouvelle: nous avons reçu hier après-midi le soutien concret, sous la forme de deux publications en ligne, de l’équipe du média alternatif The Press Project, du côté grec, et de L’Autre Quotidien, du côté francophone, deux médias en ligne, résolument indépendants, qui savent comme peu d’autres les difficultés que rencontre, les joies et la fierté que peut éprouver quiconque parvient à ouvrir une autre route, loin des sentiers battus. Nous les remercions du fond du coeur et continuons, joyeux, de la joie de ceux qui savent qu’ils ne partent pas seuls à la guerre.
● Ces deux articles sont reproduits ci-dessous. N’hésitez pas à les diffuser ! ●

Soutenez le KET, un lieu de création alternative au cœur d’Athènes !

Publié le 28/02/2018

version haute-résolution

Un appel à soutien du KET («Atelier de réparation de télévisions»), lieu vivant de création, de discussions, d’échanges et d’expérimentations créé il y a près de 6 ans au cœur de la crise grecque, soutenu par la plate-forme Interdemos («de peuple à peuple»).


Le KET («Atelier de réparation de télévisions») est un lieu culturel indépendant situé à Kypsèli, quartier athénien de classes moyennes paupérisées, de jeunes artistes précaires et d’immigration récente (Nigeria…) et ancienne (Albanie…) – un quartier vivant et populaire au cœur de la crise économique, sociale, politique et culturelle que connaît la Grèce depuis maintenant plus de 8 ans.

Le KET a été fondé en mai 2012, par et pour des artistes, à une époque de coupes massives dans le secteur des arts, de la culture, de l’aide à la jeune création.

Espace de création entièrement indépendant et entièrement auto-produit, né dans un contexte a priori étouffant pour les petites structures culturelles ne répondant pas à une logique commerciale, l’Atelier de réparation de télévisions (KET) remplit aujourd’hui une fonction cruciale de découverte et d’accueil pour de nombreuses jeunes compagnies d’Athènes (auxquelles, au contraire de la grande majorité des théâtres, nous ne demandons pas de loyer et avec lesquelles nous partageons le risque, les gains, les pertes et l’aventure…) ; il est également devenu au fil de ces dernières années un lieu-clef pour la musique improvisée et expérimentale à Athènes. Accueillant chaque jour séminaires, projections, live soundtrack, performances, représentations théâtrales, concerts, ateliers sociaux et théâtraux, débats sur l’art, la politique et les communs, c’est aussi et peut-être surtout un lieu où se cherche (et se trouve) une autre façon d’articuler politique, création artistique et vie de quartier.

*

Nous avons entamé au mois d’octobre dernier notre sixième saison avec un programme axé sur les liens entre la politique, la réalité sociale et l’expression artistique, dans le domaine théâtral (Pénélopes, spectacle fondé sur des témoignages de femmes immigrées de Géorgie et de Syrie vivant et travaillant en Grèce, Guerre des paysages, sur la guerre civile grecque, Haïti, performance interrogeant l’histoire de l’Etat grec moderne depuis la guerre d’Indépendance de 1821…), mais aussi dans ceux de la création sonore ou du documentaire de création.

Depuis plus de deux ans, nous avons aussi fait en sorte que notre espace devienne un lieu d’accueil dédié à l’improvisation musicale et au croisement des genres (traditionnel, électronique, free jazz, noise, musique industrielle…).

Nous nous efforçons de susciter des rencontres entre la danse et la vidéo, entre la musique et la narration, entre les artistes et le public. Les dimensions du lieu et le fait qu’il ne s’agisse ni d’une salle de concert typique ni d’un théâtre traditionnel en font beaucoup moins un espace de consommation culturelle qu’un lieu d’échange, de partage et d’expérimentation ; le lieu porte d’ailleurs le nom de l’atelier de réparation de téléviseurs noir et blanc qu’il abritait à la fin des années 70. Si nous ne devions retenir qu’un seul mot pour définir cet espace, ce serait sans doute celui d’atelier.

*

À titre d’exemples concrets :

– Un festival d’improvisation musicale dont les entrées ont été reversées à un collectif d’avocats à la pointe du combat judiciaire contre Aube Dorée (parti se réclamant du nazisme et représenté au Parlement hellénique).

– Des ateliers d’expression théâtrale avec de jeunes migrants non accompagnés.

Tchernobyl, une création théâtrale au terme de laquelle les spectateurs parlent et discutent entre eux, quelquefois plus d’une heure.

– Le festival Multiversal, organisé par un collectif européen autogéré (noise, performance, électronique) établi à Berlin.

Babel, es-tu là ? – workshop international avec les Ateliers du Vent aboutissant à une performance de 24h (nouvelle façon d’habiter l’espace, d’y circuler, d’y passer du temps).

Temps Zéro, installation visuelle et sonore (avec le photographe Stéphane Charpentier et des dizaines d’artistes, européens, américains, japonais, russes).

– Plusieurs collectes de denrées alimentaires et de vêtements pour une structure de solidarité du quartier (les spectateurs, au lieu d’acheter des tickets de théâtre, déposent à l’entrée des sacs de riz, de pâtes, des conserves, etc.).

– Un programme de documentaires créatifs sur la crise de la dette dans le monde et en Grèce (Alcyons, de Laure Vermeersch, Matière première de Christos Karakèpelis, Athènes, Rhapsodie d’Antoine Danis…).

Kohlhaas, chef-d’œuvre d’Heinrich von Kleist consacré à un marchand de chevaux de la première moitié du XVIe qui, en réponse à l’arbitraire du pouvoir féodal, finit par prendre les armes contre l’autorité – récit d’une insurrection agricole interprété par Nikos Alexiou, seul en scène, qui raconte l’histoire (et en restitue toutes les voix) à la manière d’un conteur populaire.

Ce que j’appelle oubli, texte de Laurent Mauvignier interprété par Nikos Nikas, sous la direction d’Aspa Tombouli et dans la traduction de Spyros Giannaras ; à travers le récit des derniers moments d’un jeune homme frappé à mort par les vigiles d’un supermarché, en 2009, à Lyon, ce texte réalise une plongée dans la réalité sociale de la France d’aujourd’hui et fait directement écho à notre réalité athénienne.

– Plusieurs projets liés à l’improvisation musicale (en collaboration avec le musicien Jannis Anastasakis, le saxophoniste Ilan Manouach, le batteur Stèphanos Chytiris ou la formation expérimentale Silent Move) et au live soundtrack (projection de films avec accompagnement musical live : cycles consacrés au cinéma soviétique ou au cinéma d’Alfred Hitchcock…).

– Une belle performance théâtrale et musicale de Christina Maxouri, les Chaussures empruntées, revisitant la tradition du chant rébètiko.

– Un concert de la compagnie de théâtre Oh Oui!, animée par Alexandra Fleischer et l’artiste franco-grec Joachim Latarjet.

– Un séminaire longue durée de création de documentaire sous la direction du cinéaste Christos Karakèpelis et de la scénariste Natacha Sènguou.

– Un stage de jeu théâtral destiné aux enfants et aux adolescents, en collaboration avec la compagnie Elephas tiliensis.

– À la croisée des genres (chorégraphie, sculpture, vidéo, musique), le projet Anvisible de la très jeune compagnie Tripodium.

– Une performance théâtrale et musicale autour de la mémoire de la guerre civile grecque (1944-1949), Guerre des paysages, avec la metteuse en scène Irène Bonnaud et l’artiste Ilias Poulos (printemps 2017, hiver 2018). Ce spectacle vient d’être présenté (en grec, surtitré en français) à La Comédie de Reims, dans le cadre du festival «Reims Scènes d’Europe», et sera repris à l’hiver 2019 aux Ateliers d’Aubervilliers (La Commune CDN Aubervilliers).

– Un séminaire à venir consacré à la musique de théâtre et au corps, avec Jean-Jacques Lemêtre, figure emblématique du Théâtre du Soleil.

– Deux soirées autour du collectif international de musique contemporaine Ensemble du Bout du Monde.

Exemples seulement indicatifs : une des clés de la survie du lieu tient au fait qu’il demeure ouvert 5, 6 ou 7 jours sur 7, une grande partie de l’année.

*

Notre principale source de revenus repose sur le partage des recettes avec les artistes : nous nous appuyons sur la trésorerie, en partageant le risque (et l’aventure) avec les compagnies invitées. Cela s’est avéré soutenable, à force de persévérance, et malgré le caractère non lucratif du lieu.

Nous nous efforçons également de développer des collaborations avec des troupes et des théâtres de l’étranger. Si nous ne pensons pas que l’intervention de l’État soit le fin mot de tout (le lieu a été créé un an environ après l’arrêt des subventions publiques à la création théâtrale), il nous serait impossible de recevoir certains artistes (la compagnie Scarface Ensemble, de Strasbourg, ou la performer et chorégraphe Jasmin İhraç) sans l’aide de lieux subventionnés et / ou de fonds régionaux (à Reims, Rennes, Brest, Aubervilliers, Berlin…). Le KET est ainsi partie prenante du nouveau programme de résidences artistiques initié par le Quartz (Brest), en lien avec le festival DañsFabrik.

Plusieurs projets associant des artistes étrangers se fondent sur la débrouillardise de collectifs autogérés qui, par le biais d’une collecte de fonds ou l’organisation d’un festival, parviennent à financer leur venue sans passer par la case État.

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Après presque six années d’activité continue, nous avons décidé de nous engager dans une nouvelle approche (complémentaire du mode de fonctionnement évoqué plus haut) pour prolonger nos efforts et renouveler une partie de notre équipement.

Interdemos, association à but non lucratif de droit français, s’est portée volontaire pour organiser une campagne de financement participatif en faveur du KET sur la plate-forme Goteo dédiée aux réseaux et aux pratiques de l’économie solidaire.

Vous pouvez lire, partager ou cofinancer ce projet par un don direct, en suivant ce lien :

https://fr.goteo.org/project/le-ket-une-scene-pour-l-art-et-la-politique-a-athe

(Dans le cas où la page apparaîtrait en anglais, choisissez «français» dans le menu de l’interface, bilingue, en haut à gauche de l’écran ; les dotations peuvent être effectuées en enclenchant la fonction «Cofinancer ce projet».)

Notre premier objectif est de parvenir à rassembler la somme de 4800 euros (la commission reversée à la plate-forme Goteo et les frais bancaires une fois payés) afin de pouvoir renouveler pour partie l’équipement son & lumières et les sièges du KET qui, après près de 6 ans de fonctionnement quasi-quotidien, en ont bien besoin ; d’acquérir aussi les moyens techniques minimaux qui nous permettront d’archiver nos concerts et interventions. Votre aide nous permettra concrètement d’améliorer les système d’enceintes et les projecteurs ainsi que les sièges de l’espace, de construire des estrades mobiles afin d’assurer de meilleures conditions de visibilité aux spectateurs, d’accueillir plus généralement le public dans de meilleures conditions ; elle nous permettra aussi d’acquérir un enregistreur et plusieurs disques durs externes pour conserver une trace de bonne qualité des concerts et interventions que nous accueillons.

N’hésitez pas à partager autour de vous le lien de la plateforme Goteo permettant d’effectuer une dotation en ligne
https://fr.goteo.org/…/le-ket-une-scene-pour-l…/updates/8601
ou le diaporama vidéo présentant nos activités
https://vimeo.com/256769496

Chaque partage et chaque euro comptent !
Merci d’avance !

 

Pour le KET : Fotini Banou, Dimitris Alexakis

Pour Interdemos : Laure Vermeersch, Philippe Aigrain


 

En complément d’information…

□ À voir: https://vimeo.com/256769496

□ À écouter: https://soundcloud.com/musicinaroom/lalein-o-koukos | https://soundcloud.com/musicinaroom/giati-einai-mavra-ta-vouna

□ À lire: https://oulaviesauvage.wordpress.com/2017/03/08/fleurs-de-ruines-lieux-de-creation-alternatifs-dans-la-grece-des-memorandums

≡ Atelier de réparation de télévisions / Κέντρο Ελέγχου Τηλεοράσεων

Kyprou 91Α, Kypseli, Athènes

(0030) 213 00 40 496 / (0030) 69 45 34 84 45

Email : info@polychorosket.gr

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Post scriptum du 28 février :

Un grand merci à nos 46 premiers cofinanceurs !
Nous venons tout juste de franchir 50% de l’objectif minimal fixé. Il nous reste une vingtaine de jours avant la fin de la première phase, mais le temps presse… Partagez cet appel !

Athènes, 22 décembre 2017, pour mémoire

Publié le 22/12/2017

Aujourd’hui, un par un, les députés de l’ancienne “gauche radicale” grecque, au pouvoir depuis bientôt trois ans, votent en faveur de l’incarcération des militants du mouvement social qui se seront opposés à la saisie (pour dettes) d’une résidence principale et à l’expulsion locative qu’elle entraîne.

(Se seront opposés de leurs corps ; se seront interposés entre ménages ou individus endettés et agents chargés d’appliquer la sentence, de les virer de chez eux, de les mettre à la rue ; auront donc dans le langage néo-libéral fait “violence” à des dépositaires de la force publique. Existe-t-il aujourd’hui, dans la solidarité avec les réfugiés, dans la défense des droits sociaux les plus élémentaires, d’autre forme d’opposition que celle qui engage le corps et se trouve ainsi automatiquement dénoncée comme “violence” par les gouvernements européens ?)

Aujourd’hui, un par un, les députés de l’ancienne “gauche radicale” grecque votent en faveur de l’incarcération des membres de cette société incivile qui, à partir des assemblées de 2011, les a portés au pouvoir. (Pour mémoire: en 2010, encore, Syriza était une coalition à bout de souffle, privée de dynamique, de forces vives, de stratégie et surtout d’appui populaire, au bord de la scission). Le fait que cette même formation ait pu moins de deux ans plus tard se retrouver à quelques voix du pouvoir (et ait fini par l’emporter en janvier 2015) doit tout à la dynamique impulsée en 2011 par les collectifs de base apparus dans les quartiers populaires d’Athènes (ou en province, en particulier dans des luttes liées à la défense du territoire), et qui étaient très largement indépendants (et pour cause) de tout appareil préexistant.


De l’instrumentalisation du mouvement social grec par la gauche de gouvernement à sa répression pure et simple, un pas semble donc être franchi.


Les Grecs étant pour une très grande partie d’entre eux “petits propriétaires” depuis des décennies, c’est-à-dire propriétaires de leur appartement, la propriété demeure ici l’un des facteurs-clefs qui expliquent que la société n’ait pas sombré plus profondément encore ou plus vite dans le dénuement.


Il s’agit d’une mesure que ni la droite extrême ni le parti socialiste grec qui se sont succédés à la tête de l’État ou ont gouverné en association jusqu’en 2015 n’avaient eu (pour parler de nouveau en langage néo-libéral) le “courage” de prendre.

Dimitris Alexakis, 22.12.2017
Pour en savoir plus (en grec):
Précédent billet consacré à l’instrumentalisation évoquée plus haut:

à bientôt j’espère

Publié le 05/05/2017

version haute-résolution

L’équation de cet entre-deux-tours ne comporte pas que deux termes (la montée du néo-fascisme, la poursuite par d’autres moyens de l’œuvre de destruction néo-libérale), mais trois ― le troisième étant la division des organisations politiques et syndicales de gauche, des mouvements et des individus face au «vote barrage».

Sur fond de «corruption de la décision politique», le projet néo-libéral ne s’impose pas seulement en détruisant des solidarités mais aussi en accentuant nos divisions, pratiques et idéologiques, là où les intérêts sont communs, là, du moins, où existent des intérêts communs d’importance vitale (en termes écologiques comme de revenu, de temps, d’accès aux soins, d’éducation, de lutte contre les ségrégations urbaines et sociales, etc.)

*

Le chantage orchestré contre la Grèce par les créanciers, la BCE, le FMI et l’élite ordo-libérale européenne a entraîné à partir de juillet 2015 une division sans précédent de la gauche grecque, aboutissant à sa quasi-disparition: affaiblissement des structures de solidarité concrète et des mouvements sociaux, vague de découragement, de dépolitisation, de dépressions.

L’urgence, pour ceux qui ont à coeur, en France, de tenir tête dans les années qui viennent au projet néo-libéral, est sans doute aujourd’hui de résister au bal des passions tristes où nous entraîne cette élection présidentielle.

Le débat de ces jours, dans et à travers ses contradictions, ses oppositions, ses apories (l’alternative du second tour revêt pour nombre d’électeurs la forme d’un «choix impossible», de ce que les psychologues appellent un double bind ou une «double contrainte») ne constitue pas fatalement un facteur de division et de dissolution des solidarités politiques ou sociales, des amitiés, des liens supra ou infra-politiques qui sont le fondement de toute résistance collective.

La question est peut-être autant une question de politique que de tact: savoir jusqu’à quel point nous désirons avancer dans ces oppositions, jusqu’à quel point nous devons aussi et en même temps respecter la décision de l’autre, la tenir pour un choix politique et subjectif aussi valable que celui que nous sommes nous-mêmes conduits à prendre.

À bien des égards, par ailleurs, la contradiction passe en chacun de nous: avant que de s’exprimer dans le cadre d’un débat public, la contradiction traverse le sujet lui-même ; d’où, peut-être, la violence paradoxale de certaines prises de position.

Il n’y a, face à cette «double contrainte», pas de choix qui puisse être fondé dans l’absolu ou dans la vérité. Mais c’est justement là une dimension essentielle de la politique, de la politique qu’il s’agit de défendre.

Nous ne sommes pas seulement confrontés à un piège, à un chantage structuré et façonné par la corruption de la décision politique mais aussi à une situation peut-être inédite (porteuse d’un sens et de virtualités politiques propres) où celle / celui qui choisit de s’abstenir ou de voter pour Macron déclare en même temps comprendre un choix différent (exclusion faite du choix en faveur des néo-fascistes) : c’est la dimension du débat, qui n’est pas uniquement un moyen mais aussi une fin en soi, le cœur même de la démocratie dans son caractère inachevé, sa conflictualité, sa capacité à demeurer processus vivant, ouvert et contradictoire plutôt que forme morte.

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Le refus du fascisme reste une limite, et c’est bien ce qui rend ce débat si aigu, et si douloureux. Confrontée à une crise de gouvernance sans précédent, l’élite néo-libérale, plutôt que d’engager une réforme des institutions européennes, s’est de fait résolue à laisser les choses aller à la limite dans une sorte de quitte ou double qu’elle a d’ailleurs, comme le Brexit en témoigne, déjà largement perdu.

Ce système de domination et de gouvernance (système bancaire, économique, social autant que médiatique) a résolu de porter, pour se sauver, la situation à ce véritable point-limite que constitue l’arrivée aux portes du pouvoir de formations se réclamant plus ou moins explicitement du fascisme. Pourquoi ? La réponse tient sans doute à l’aveuglement et aux intérêts de classe de nos représentants supposés: leur incapacité structurelle à reconnaître les erreurs commises depuis (au moins) le déclenchement de la crise de 2008, cécité dont la «gestion du cas grec» porte le témoignage manifeste. (Une tentative d’explication sur le plus long terme nécessiterait de remonter au référendum contourné de 2005 et aux modalités non-démocratiques, et assumées comme telles, qui ont permis au projet de la zone euro de se réaliser.)

Le système néo-libéral, qui peut sans doute être comparé à cette aune à celui des dernières années du bloc de l’Est, traverse une crise interne en partie liée au caractère radicalement non-durable, voire fictif, du modèle économique financiarisé qui est le sien (penser à ces milliers de produits dérivés toxiques comptant parmi les actifs de la Deutsche Bank) et fait l’objet d’une remise en question profonde : le caractère aventuriste des réponses que ses responsables apportent aux revendications de la société est un signe de panique et de fragilité, mais aussi celui d’un cynisme redoutable.

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L’écrasement de la Grèce et le Brexit qui a suivi finiront-ils par jouer un rôle analogue à celui qu’a pu jouer, en Union Soviétique, l’explosion de la centrale de Tchernobyl, 3 ans seulement avant la chute du Mur ? Se trouvera-t-il un dirigeant assez lucide pour solder les comptes et entériner l’échec de l’Union Européenne sous la forme qui est aujourd’hui la sienne ? On sait que les dirigeants grecs ont longtemps porté cet espoir dans la personne d’Angela Merkel, et continuent peut-être de le faire, par pur automatisme et en l’absence de tout autre alternative à court terme. La désintégration est en marche, mais la volonté actuelle des dirigeants de la zone semble bien plutôt être celle d’une fuite en avant, de plus en plus rapide et de plus en plus erratique, au bord du gouffre.

*

Il faudrait aujourd’hui s’attacher à repenser la façon dont la «forme parti» accentue d’ores et déjà et menace de renforcer encore, en France, ces divisions que j’évoquais, de «cliver» irrémédiablement le débat, de figer en positions irréconciliables ce qui devrait demeurer un processus de délibération ouvert, de sujets à sujets (opposition entre le débat ouvert évoqué ci-dessus et les formes d’appartenance concrètes (FI, PCF, etc.) par lesquelles il passe en partie et qui tendent à le tordre, le déformer, en créant des points ou des nœuds de tension).

En constituant un point d’identité non-subjective qui surdétermine le débat et le fausse, cette appartenance partisane a tendance à figer, absolutiser les positions. Pourquoi ? Peut-être, pour esquisser un début de réponse, parce qu’elle obéit à une logique de blocs, et non à celle (forcément subjective) que je tentais d’évoquer plus haut.

C’est un autre aspect du problème, et le nouveau piège qui nous attend: la division n’est pas seulement générée par une forme de chantage adverse mais aussi par les formes d’inscription partisanes, dans leur logique propre, leur hétéronomie, leur indépendance structurelle vis-à-vis de la société, de chaque sujet et des modalités contemporaines de délibération. Si le débat se développe de façon horizontale et illustre pleinement les virtualités politiques dont les réseaux sociaux sont porteurs, la prise de décision reste, elle, foncièrement verticale.

On en revient à ce qui devrait être (et est) le fond de la modernité politique, à notre époque traversée par le mouvement des places d’un côté et l’apparition, de l’autre, d’un État post-démocratique, néo-libéral et autoritaire (ces deux dimensions étant désormais indissolubles, et complémentaires l’une de l’autre): l’invention de formes politiques nouvelles, d’une autre liaison entre mouvements sociaux, débats horizontaux entre sujets politiques (citoyens ou non) et échelon politique (problématique du pouvoir et de la mise en œuvre effective et à grande échelle d’un programme de justice et de préservation des ressources). Ma conviction (en réponse à une vision purement «mouvementiste», voire purement insurrectionnelle de la lutte des classes) est que ces termes doivent être liés et repensés ensemble.

Notre horizon commun est indissolublement lié à l’horizontalité du débat politique. La question que je posais le 24 avril («Quel sujet des multitudes?») se reformule ici comme suit: «Comment repenser une politique des sujets?»

Comment échapper à la dialectique de la forme parti, qui rassemble en même temps qu’elle divise et exclue ? Comment ne pas voir que le relatif insuccès de FI est largement dû, autant que son succès, à cette contradiction ? De quelle façon penser, collectivement, une autre dialectique entre société et politique, une dialectique reflétant l’horizontalité effective du débat politique en cours et à la faveur de laquelle le niveau de la décision serait soumis à la société, et non l’inverse ?

Comment transformer le choix vicié, sinon impossible auquel nous sommes confrontés en position à partir de laquelle penser, élaborer et inventer «le nouveau», «l’inconnu» dont parlait Baudelaire?


(vendredi 5 mai 2017)

Merci à celles et ceux ― Irène, Argyris, Paul, Marc, Philippe, Marie, Jérôme, Isabelle, Madeleine, Stéphanie, Christos, Elisabeth, Stathis, Fotini et bien d’autres… ― qui, par leurs réactions et leurs relances sur les réseaux sociaux, ont pris part à la formulation de ces lignes – ce qui ne signifie évidemment pas qu’elles/ils se trouveront en accord total avec elles… Merci, d’abord, à Chris Marker, à qui le titre de ce texte a été emprunté.

 

 

Étrangers et intellectuels: les deux cibles de l’extrême-droite

Publié le 02/05/2017

version haute-résolution

en souvenir de Sadek Aïssat

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Constitution d’un corps national ou racial opposé à celui de l’étranger et se définissant par son opposition à lui, le fascisme est aussi, et peut-être surtout, le nom d’une politique contre la pensée, d’un discours érigeant la haine de la culture (de la critique, des livres, de la solitude de l’étude comme de la vie sociale, des discussions du dimanche, au marché, dans les quartiers où les gens parlent, de la parole elle-même, de la discussion libre) en principe d’organisation politique. Le fascisme contemporain tend ainsi, quels que soient les pays où il prend racine, à réduire la figure des possédants à ceux qui détiennent un capital symbolique. Par l’effet d’un glissement aussi pervers qu’efficace, le possédant devient celui qui possède des livres, des mots, un savoir : celui qui a le temps et le loisir d’exercer sa pensée, de réfléchir, d’avoir une vie sociale et une vie politique nourrie du commerce et de la pensée des autres. Sous cet angle, l’extrême-droite peut apparaître comme la conjugaison de deux haines, de deux cibles proposées à la vindicte du plus grand nombre en guise de discours unificateur : la haine des intellectuels et la haine des étrangers, de ceux que l’on présente comme ne faisant pas partie du peuple, comme détachés du corps social — un corps préalablement identifié à la Nation, ou à la Race.

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Le fascisme a toujours deux cibles : les étrangers ou supposés tels (Juifs des années 30, Kurdes de la Turquie d’aujourd’hui) et les détenteurs de capital culturel [1]. Si elle ne s’explicite jamais ou rarement dans cette dimension duale, l’offensive porte toujours simultanément sur deux fronts en ciblant l’alliance réelle ou supposée entre les uns et les autres (intellectuels de gauche «soutenant en France les clandestins (mais indifférents au peuple)», universitaires turcs «soutenant le PKK») et en promouvant à rebours une autre alliance (antinomique) entre classe populaire nationale (ne possédant rien ou craignant de tout perdre) et propriétaires de moyens de production à grande échelle (oligarques russes, turcs, américains, etc.). Quelles que soient la bannière et l’idéologie brandies [2], ces deux attaques se nourrissent l’une l’autre. Le fait que Recep Tayyip Erdoğan fasse simultanément la chasse aux universitaires, aux écrivains et aux membres des minorités kurde et alévie [3] ne doit rien au hasard. Les thèmes de la chasse à l’étranger et de la haine des intellectuels fonctionnent, aux États-Unis, en Turquie, en Russie comme dans la rhétorique du Front National selon un système de vases communicants. Il s’agit toujours de faire d’une pierre deux coups : la pierre du fascisme doit atteindre simultanément ceux qu’elle conçoit comme étrangers au corps de la Nation [4] et ces privilégiés particuliers que sont les possesseurs de capital culturel. Le moment fasciste est celui où le système capitaliste désigne, pour se sauver, les étrangers et les intellectuels à la fureur du peuple.

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Cette stratégie s’appuie sur la division méthodiquement construite [5] d’un «peuple» divisé entre nationaux et non-nationaux, Français et étrangers, Turcs et non-Turcs, ouvriers blancs et ouvriers arabes, africains ou chinois [6]. C’est par cette division même que l’extrême-droite fait apparaître son peuple et enclenche une dynamique politique ; les succès électoraux de l’AKP, du Front National ou de Donald Trump en témoignent. La condition préalable de cette stratégie consiste à diviser le peuple selon des critères nationaux, religieux ou raciaux, à en construire une autre image en gommant le commun (conditions partagées de travail, de logement, de transports, d’accès aux soins, d’équipements urbains, etc.) au nom de différences nationales, culturelles, religieuses voire (pour les formations se réclamant explicitement du nazisme) d’une inégalité biologique fantasmée.

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À l’alliance du peuple étranger et des intellectuels de gauche, le fascisme répond par l’alliance du peuple national et du grand capital. Toute son histoire peut être lue sous cet angle : celui de la nécessité de diviser les classes populaires en période de crise et, sur cette division même, de fonder une alliance entre classe ouvrière paupérisée, classes moyennes craignant le déclassement et grandes ou très grandes fortunes. Sous des formes diverses, cette alliance est au cœur des stratégies mises en œuvre en Russie, en Turquie, aux États-Unis et est nettement repérable, en France, dans les pratiques, la généalogie, le financement et le programme du Front National.

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On comprend ainsi mieux, peut-être, quelle est dans cette configuration la fonction de l’anti-intellectualisme, la manière dont ce thème peut être mis à profit par une formation mobilisant la stratégie fasciste pour parvenir au pouvoir et s’y tenir. L’intellectuel, pour le fascisme, c’est l’anti-peuple. Pointer du doigt les possesseurs de capital culturel, les désigner pour cibles du ressentiment populaire permet notamment d’esquiver la question du capital financier, monétaire, celui de l’accumulation capitalistique en cours et de jouer, sans le dire, un capital contre un autre. La critique de l’accumulation de capital symbolique, linguistique, culturel se substitue à celle de l’accumulation de capital matériel et / ou financier à une époque, précisément, où cette dernière revêt des proportions proprement monstrueuses [7].

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Le caractère contre-nature de cette alliance n’apparaît aujourd’hui nulle part mieux qu’aux États-Unis où Donald Trump, après avoir fait campagne en s’adressant aux victimes (blanches) de la crise de 2008, place sa présidence au service de ceux qui en sont directement responsables (la finance mondialisée et radicalement dérégulée, en particulier après l’abrogation du Glass-Steagall Act, sous présidence Clinton). L’imposture crève les yeux : l’intérêt des blancs pauvres subissant les conséquences de la crise des subprimes est évidemment identique à celui des noirs et des Mexicains pauvres et radicalement opposé à celui des cadres des agences de notation ou de Morgan Stanley [8].

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Mais si elle constitue un leurre, cette nouvelle alliance n’est pas que cela : en dirigeant le ressentiment des «pauvres blancs» contre les «minorités», il s’agit peu ou prou, aussi, de proposer, dans le cadre de cette alliance, un nouveau principe de redistribution de nature identitaire. Le grand capital américain dit en substance aux «pauvres blancs» : vous serez les bénéficiaires privilégiés de la redistribution dont nous sommes en mesure, puisque nous détenons la richesse, de fixer les règles. Le fascisme propose aux nationaux une sorte de droit de préemption non sur la richesse globale, mais sur ses miettes. Il ne s’agit de rien d’autre que de prendre aux «pauvres noirs» pour donner aux «pauvres blancs» ; c’est le principe de Robin des Bois, mais tordu dans le sens de la plus grande inégalité possible. Prendre aux pauvres (étrangers) pour donner aux pauvres (nationaux), et business as usual : les miettes réparties permettront aux très riches de continuer à engranger des profits colossaux, l’objectif étant de maintenir en l’état le système d’extraction de la valeur et d’accumulation de la richesse. Cette logique est commandée par un principe de redistribution marginale, la véritable richesse demeurant bien sûr, avec les moyens de production, entre les mains des oligarques. Le principe de la préférence nationale est ce principe de redistribution à la marge sur critères culturels, nationaux ou religieux.

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L’alliance que le fascisme propose à « son peuple» repose ainsi sur une forme de paternalisme implicite : c’est le cas aux États-Unis mais aussi, de façon autrement plus efficace, dans la Russie autoritaire et oligarchique de Vladimir Poutine (qui, en matière de concentration des pouvoirs et de richesse économique, de répression des intellectuels et d’atteinte à la liberté d’expression, n’a rien à envier à ses homologues américains ou turcs, et dont le paternalisme n’est pas sans lien avec celui de son prédécesseur le plus sinistre) ; la singularité de Marine Le Pen serait de proposer une forme inédite, dans l’histoire des fascismes, de paternalisme au féminin.

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L’anti-intellectualisme a progressivement innervé le débat politique français (que l’on se souvienne de la sortie étudiée de Nicolas Sarkozy contre La Princesse de Clèves) : dans ce discours, les «bobos» sont à la fois dénoncés comme des possesseurs de capital culturel et des défenseurs de «clandestins» ; l’intellectuel précaire actif dans les mouvements sociaux et présent auprès des personnes les plus exposées à la violence libérale est présenté comme un privilégié, son «hypocrisie», ses «privilèges» et son «confort» dénoncés («prenez donc les réfugiés chez vous»). Sous la figure du travailleur précaire stigmatisé sous le terme de «bobo», il s’agit en réalité de maximaliser le ressentiment éprouvé par une très grande partie des classes populaires à l’égard de ceux (classes moyennes éduquées, intellectuels intégrés, anciens leaders de Mai 68 ayant cédé aux sirènes néo-libérales) qui, au tournant de 1983, ont effectivement trahi les classes populaires. Dans la rhétorique de l’extrême-droite, la militante intermittente ou altermondialiste, l’instituteur accueillant des réfugiés dans la vallée du Roya ne constituent qu’une version de l’intellectuel de gauche ayant abandonné les bastions ouvriers, de cet électorat socialiste salarié en partie dominé par le corps enseignant et qui aura suivi le Parti socialiste dans tous ses renoncements, souvent sous la contrainte du «front commun contre le racisme», jusqu’à la fin.

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L’objet de la manœuvre est notamment d’entériner une coupure entre intellectuels au sens large et classes populaires (et, là où cette coupure s’est effectivement opérée, d’en tirer tout le profit possible), en gommant l’une des caractéristiques les plus massives de la transformation du travail au cours de ces dernières décennies (la prolétarisation et la massification du travail intellectuel, et ses dimensions politiques). Il s’agit d’agiter comme un épouvantail la figure des intellectuels intégrés, forcément nantis, forcément arrogants (depuis un corps enseignant fragilisé mais encore «protégé» par le régime du salariat jusqu’aux «intellectuels de plateaux») en escamotant en passant celle de la jeunesse précaire — manœuvre sans doute facilitée par le fait que les uns sont souvent les enfants des autres. Le précaire devient profiteur, le prolétaire intellectuel «abuse» de ceux qui travaillent à la sueur de leur front ; à la limite de cette logique menant directement à l’absurde, celui qui n’a rien (le migrant, le réfugié syrien fuyant la guerre) est à son tour assimilé à un «assisté».

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La stratégie de l’extrême-droite consiste ainsi à procéder par falsifications et effacements sociologiques. Tout l’enjeu, pour la gauche, consiste peut-être aujourd’hui à apercevoir que cette stratégie de falsification s’appuie pour partie sur un revirement effectif d’alliance, profite d’une rupture réelle, celle que François Hollande, dès 1983, appelait de ses vœux, celle qu’Emmanuel Macron s’apprête aujourd’hui à poursuivre : l’utilisation de l’appareil social-démocrate et de sa rhétorique au profit d’une politique de casse sociale, de destruction des solidarités.

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Contre la logique de la préférence nationale fondée sur un renversement d’alliance brutal au profit du maintien du processus d’accumulation capitaliste, contre le néo-libéralisme qui en constitue la cause majeure, une gauche à la hauteur des enjeux du XXIe siècle devrait aujourd’hui s’employer à rétablir des ponts, des convergences, des points de rassemblement, à retisser des liens, à soutenir luttes et revendications communes entre groupes sociaux que la gauche de gouvernement a contribué à opposer de manière de plus en plus violente à mesure que les années passaient : voir la répression massive contre la jeunesse, les travailleurs précaires et les syndicats à l’occasion du mouvement contre la loi Travail.

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La montée en puissance de formations d’extrême-droite à travers l’Europe s’inscrit dans une période au cours de laquelle le processus d’accumulation et les structures politiques sur lesquelles il s’appuie sont menacés par une crise systémique sans précédent et par les virtualités de recompositions politiques qu’elle entraîne (depuis les printemps arabes jusqu’à Nuit Debout en passant par la Grèce). La meilleure défense, pour le capital européen, c’est l’attaque : l’humiliation de la gauche grecque à l’été 2015 en demeure sans doute l’exemple le plus net. Le seul moyen de prospérer dans ce contexte, pour le fascisme, est de détourner dans son intérêt la colère sociale générée par la machine néo-libérale ; il lui suffit pour cela de ramasser les débris de l’écrasement de la gauche et du mouvement des places. Le fascisme est une menace mortelle mais également un spectre, un vampire prospérant sur les décombres du mouvement ouvrier et les reniements de la gauche, un fantôme qui s’efface, comme le Nosferatu de Murnau, à la lumière du jour — lorsque le peuple s’organise en fonction de ses intérêts, lorsque les mots de «justice sociale» ne s’avèrent pas être que des promesses creuses.

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Face à la menace néo-fasciste et aux rouleau compresseur néo-libéral, un début de réponse consisterait, de la part des forces de justice sociale, à contester les alliances existantes, à en déconstruire les figures, à en proposer et en reconstruire d’autres, à répondre à la division en commençant par contester pied à pied la ligne de démarcation inscrite par l’extrême-droite au cœur des classes populaires entre nationaux et non-nationaux, à rétablir l’alliance, rompue au tournant de la rigueur, entre classes moyennes formées à l’université et monde rural, monde ouvrier, chômeurs et travailleurs précaires. L’effondrement éthique et idéologique du Parti socialiste en offre aujourd’hui l’occasion.

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Les apories théoriques du «populisme de gauche» doivent également être pensées et soulignées sous cet angle : la seule démarche conséquente consiste en l’occurrence à remettre radicalement en cause l’identité nationale des classes populaires et à en rétablir une lecture strictement sociale. La grille de lecture ethnique, culturelle, nationale, religieuse (obsession de la laïcité) doit être laissée à ces chiens de garde du grand capital que sont les formations fascistes et les partis de droite.

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Qu’est-ce que le fascisme ? C’est le socialisme détourné au profit du grand capital. C’est l’ethnicisation de la contestation du grand capital, à son profit. C’est l’utilisation et la manipulation, par ce grand capital, de thèmes et de revendications forgés au sein du mouvement ouvrier. C’est aussi, aujourd’hui, en France, une stratégie de conquête du pouvoir faisant jouer et utilisant à plein la rupture effective, théorisée au mitan des années 80 par le parti socialiste français, entre classes moyennes éduquées et classes populaires. Le tournant de la rigueur date en France de 1983, la première percée électorale d’ampleur du Front National de 1984.

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Le débat est ouvert, mais l’objectif de recomposition sociologique, politique et culturelle en question pourrait peut-être être résumé comme suit : celui d’une nouvelle politique du commun. Une politique du temps partageable, de l’échange, de la vie sociale, une politique de la pensée, du droit à la pensée, du droit de chacun à la dignité politique — une politique des formes de vie sociale permettant à chacun de vivre, d’échanger et de partager son savoir : de faire société. Une politique ne s’articulant pas sur la séparation entre intellectuels et manuels, sur un «nouveau rôle» ou une «nouvelle mission» des intellectuels ne faisant au final que reproduire des cloisonnements sociologiques périmés, mais revendiquant au contraire l’accès de tous au temps de la réflexion, de l’échange et de la culture. More time, chantait Linton Kwesi Johnson, we need more time. Reste notamment à savoir si cette revendication touchant au temps n’implique pas nécessairement, aussi, une nouvelle conception du revenu, conçu comme un droit et comme une garantie analogue à celle que la Sécurité sociale a permis d’instaurer, en France, au sortir de la deuxième guerre.

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L’efficacité du discours raciste et anti-intellectualiste en période de crise tient peut-être pour partie à l’humiliation intérieure, à la souffrance sourde que constitue le fait d’être privé de capital culturel, de capital symbolique ; rien d’autre que la capacité politique même de l’être humain dans sa dimension la plus essentielle, sa dimension langagière. Rien d’étonnant, selon cette hypothèse, à ce que cette privation trouve selon les époques à s’exprimer dans une politique anti-politique : dans une politique de la haine ouvrant la porte à l’exercice de la violence nue. On serait à cet égard peut-être bien inspiré de s’interroger sur le sentiment d’inégalité linguistique des électeurs du parti de la haine : à la privation et à la violence symboliques que ce vote est susceptible de traduire et de manipuler. C’est toute la nécessité, pour la gauche, de repenser la société, l’économie, la politique et la démocratie elle-même à partir de la revendication du partage du savoir.

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La question du peuple, d’un peuple non-national, reste posée.


(mardi 2 mai 2017)


[1] Artistes, écrivains, universitaires, journalistes dénoncés pour leur arrogance, leur sentiment de supériorité, leur absence supposée de lien avec le peuple, leur collusion présumée avec les possesseurs de capital monétaire, financier, etc.

[2] En Turquie, par exemple, cette alliance objective se noue au nom et sous le couvert d’une idéologie islamiste, et en mobilisant tout un appareil idéologique (réseau d’instituts privés d’éducation religieuse).

[3] Et s’oppose aussi, par à coups, à la communauté arménienne.

[4] Les plus pauvres d’entre eux, les plus corvéables et non, évidemment, les investisseurs du Qatar.

[5] Au travers de textes, romans, pamphlets, discours, chansons mais aussi d’opérations coup de poing, de passages à l’acte et de démonstrations de force.

[6] Thématique du peuple véritable, authentique, voir pur, dans tous les cas légitime et porteur de droits quasi-naturels dont les étrangers l’auraient dépouillé.

[7] Penser à la façon dont le cercle d’oligarques autour de Vladimir Poutine, soutien financier du Front National français, s’est enrichi en accaparant toutes les richesses d’un pays, à la façon dont la famille du président turc et Donald Trump ont accumulé ces dernières décennies des fortunes colossales, parfois sous la forme de quasi-monopoles.

[8] A contrario, cette évidence explique pour partie le succès remporté par la campagne de Bernie Sanders, torpillée de l’intérieur même du Parti démocrate.

Le peuple hors sujet : à propos du 23 avril 2017

Publié le 24/04/2017

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L’élection probable d’Emmanuel Macron au second tour des présidentielles peut être lue comme l’aboutissement du long processus de droitisation et de privatisation des communs entamé du sein du parti socialiste français à partir du tournant de la rigueur de 1983 et théorisé par des cadres tels que François Hollande, Le Drian, Jouyet (abandon des classes populaires et «nouvelle alliance» entre classes moyennes, professions libérales et patronat, pour dire les choses rapidement), processus qui a été marqué par la montée en puissance régulière du Front National.

Nous nous retrouvons ainsi aujourd’hui face à deux sujets historiques (la Nation et / ou la race d’un côté, les marchés de l’autre) qui signent tous deux l’échec des tentatives de redéfinition d’une politique sociale correspondant aux intérêts du plus grand nombre: face à ces deux sujets, la majorité sociale se retrouve privée d’expression politique, hors sujet (condamnée à choisir entre ces deux sujets ou à s’abstenir : dans tous les cas, à ne pas avoir de voix propre). Le piège se referme sur nous. Mais qui est nous?

Est-ce (sommes-nous) une multitude qui aurait vocation à devenir une, un peuple dispersé en attente d’être rassemblé — ou autre chose?

Pourquoi échouons-nous à faire émerger un sujet politique assez constant ou consistant et assez défini pour se nommer, se reconnaître lui-même, croire en sa propre force ?

Dans un contexte d’économie mondialisée, l’extrême-droite et les élites néo-libérales répondent à leur façon à la question que nous laissons en friche: les uns en promouvant le sujet national (repli, haine de l’autre), les autres en affirmant que le seul sujet qui tienne est celui des «marchés».

La stratégie de la France Insoumise aura pour partie consisté à répondre à cette question en s’efforçant de récupérer «par la gauche» les catégories de souveraineté, de peuple et de Nation.

Mais jusqu’à quel point la réponse avancée là ouvre-t-elle des perspectives?

Dans quelle mesure la stratégie reprise par Jean-Luc Mélenchon à Ernesto Laclau (La Raison populiste), Chantal Mouffe et Podemos (ne) peut-elle être lue (que) comme une stratégie de mobilisation, définie comme en miroir par l’événement électoral, mais qui pourrait cesser d’être opérante au-delà?

Dans quelle mesure la stratégie «populiste de gauche» repose-t-elle sur l’imaginaire (d’un peuple national, d’une histoire supposée commune, de références partagées) plus que sur le réel (des conditions de travail et de vie, des rapports de classe induits par la transformation et l’effritement du travail à partir du milieu des années 70)?

Dans quelle mesure en ce sens fait-elle l’impasse sur la nécessité de reconstruire «la gauche» à partir d’une analyse des groupes sociaux, des classes sociales et des modes de travail et de vie liés à cette transformation?

Dans quelle mesure la «stratégie du drapeau national» n’a-t-elle pas, ne peut-elle avoir le même sens dans un pays «subalterne» (d’Amérique Latine ou d’Europe du Sud) et dans une vieille puissance coloniale?

Dans quelle mesure cette stratégie pose-t-elle malgré tout la question d’une coalition ou d’un rassemblement des multitudes et de revendications politiques à formuler si nous voulons sortir de l’atomisation infinie des situations, luttes, modes de travail, modes d’être que les signifiants de «classe ouvrière» ou de «citoyenneté» ne recouvrent plus depuis longtemps?

L’expression «les gens» abondamment employée par Jean-Luc Mélenchon au cours de cette campagne est clairement indicative, par son flou même, de la difficulté de donner un nom à (et partant de définir) ce nouveau sujet — sujet sans nom, sujet dont le nom ne peut être (pour l’heure?) qu’approximatif, au point de faire sourire.

Quel sujet en devenir ou en puissance serons-nous en mesure dans les jours, mois et années qui viennent d’opposer au sujet national/racial fantasmé de l’extrême-droite comme au sujet prétendument apolitique et objectif des «marchés»?

La réponse consiste-t-elle à rechercher ou façonner un sujet unique fondé sur une communauté imaginaire (et risquant par là d’exclure ceux dont les références, modes de travail et d’être, «modes de jouir» sont autres que ceux de la majorité)? Ne passe-t-elle pas plutôt par une redéfinition de la production, du travail, des biens communs, de l’utilité sociale et de l’État-providence à partir du constat de la raréfaction des ressources et de l’impasse absolue que représente le modèle consumériste?

Quel sujet des multitudes? Qui a intérêt à ce que des biens communs existent? Et qui à ce que le commun soit détruit? Comment parviendrions-nous à croire en notre force si nous ne commençons pas par définir ce que sont nos intérêts vitaux?


(lundi 24 avril 2017)