«On vous attend»: notes sur les gilets jaunes

à Isa

Pétition contre la hausse du prix de l’essence, apparition d’un ensemble de revendications sociales (hausse du SMIC et des minimas sociaux, retour de l’Impôt sur la fortune…) puis revendication d’un Référendum d’initiative citoyenne (RIC) ayant visiblement pour effet, sinon pour but, de court-circuiter la séquence précédente : le mouvement des Gilets Jaunes se développe jusqu’à présent par cercles qui, tout en se recoupant partiellement, ne semblent pas être exactement concentriques. Ces séquences ne s’enchaînent pas selon un ordre strictement logique, n’ont pas les mêmes implications politiques et sociales, ne s’inscrivent pas dans une stratégie d’ensemble préalablement définie, peuvent être en décalage ou en contradiction les unes avec les autres, en fonction des acteurs et des rapports de force, des lieux (histoire politique différant d’une région à l’autre), d’un contexte local déterminé par d’autres luttes (Marseille) et du moment.

Ce mouvement horizontal et décentralisé ne coïncide avec lui-même ni dans l’espace ni dans le temps. Ses lignes ne cessent de bouger. Les artistes en sont absents, regrette Gérard Noiriel, mais il est à lui seul un gigantesque work in progress et, comme le mouvement des places, obéit intuitivement aux principes de l’improvisation. Le besoin d’appréhender toute mobilisation comme une totalité finie, à la signification univoque, à l’idéologie cohérente, est mis en échec et a conduit nombre de militant.e.s ou sympathisant.e.s de gauche à attribuer au tout la caractéristique (antisémite, islamophobe, sexiste) d’une partie, en appliquant à ce mouvement protéiforme une grille de lecture héritée des formes de mobilisation qui leur étaient familières, centralisées et / ou structurées autour d’éléments de langage relativement invariables.

Les courants contradictoires qui traversent ce mouvement incitent à approcher ce qu’il est et ce qu’il dit par le biais de l’enquête de terrain et à le réduire, dans un premier temps, à son plus petit dénominateur, les gilets et leur couleur, qui semblent avoir été adoptés à cette fin : rendre possible une qualification minimale, descriptive et « apolitique ». La force fédératrice du gilet tient à son caractère usuel, sans histoire ni signification données. Cette absence de marqueurs devient elle-même signifiant politique : c’est cette absence qui est brandie. On se débarrasse des symboles, des codes et des jeux de langage qui balisaient le champ politique de la période précédente. On déblaye. La politique redevient possible à partir de son effacement ; c’était déjà, sous des formes différentes, la pratique du mouvement des places. Sur la place Syntagma d’Athènes (2011), l’assemblée avait voté en faveur de l’absence de symboles et de sigles sur le lieu d’occupation.

L’emblème de la lutte est un accessoire. Si Félix Boggio Éwanjé-Épée le rapproche de la notion de « signifiant vide » qui désigne dans la théorie populiste [1] un signifiant équivoque, suffisamment vague pour être perçu de manières différentes et pour agréger différentes « positions de sujet », c’est pour remarquer que les travaux de Chantal Mouffe et d’Ernesto Laclau ne sont cités par aucun.e des participant.e.s. Le mouvement des Gilets Jaunes s’affirme en opposition à la symbolique politique traditionnelle comme à toute théorie. Il se veut un mouvement du réel, sans médiation ; il est ou entend être le réel d’une certaine période historique. Il fait effectivement apparaître, comme en une explosion, tout un monde. Il politise des situations, des lieux et des parcours qui semblaient avoir été remisés hors du champ politique. Avant de se fixer dans des revendications, cette politisation passe par l’affirmation de faits et de témoignages bruts, expériences individuelles portées devant les caméras ou partagées sur les groupes de discussion :

Maman solo de deux enfants et atteinte d’un cancer je ne peux pas aller sur les manifs.

Je viens de Valenciennes, je m’appelle Joffrey, donc du département du Nord. Je suis venu aujourd’hui parce que je suis pas spécialement dans la difficulté de finir mes fins de mois, mais avec mon épouse on travaille dans la fonction publique, moi je suis pompier professionnel, et mon épouse est médecin urgentiste, et on voit tous les jours les gens qui galèrent vraiment. Des fois on fait des gens, on arrive le 20 du mois, ils ont fait un petit malaise et on leur dit : « Vous avez mangé hier? » « Non. » « Et avant-hier non plus? » Et les gens ça fait 4-5 jours qu’ils ont pas mangé. Ils sont retraités, ils ont travaillé toute leur vie, certains même ont connu la guerre, et aujourd’hui ils ont même pas les moyens de se payer à bouffer. Il y a aussi des gens qui galèrent vraiment, des familles qui vont dire à leurs enfants : « Désolé cette année je vais pas t’envoyer en classe de neige parce que j’ai pas les moyens de donner 200 euros pour que tu puisses aller faire une semaine au ski, quelque chose que moi je pourrai jamais te payer. J’ai même pas ces 200 euros pour t’envoyer avec ta classe de neige. » Alors quand je vois ces choses-là je suis révolté.

Je me lève avant le soleil.

Ils ne connaissent pas la vie privée des gens.

Je suis au chômage en fin de droits suite à un accident du travail j’ai pas choisi, je vis avec l’ASS, 489€, une fois que j’ai payé mes factures il me reste 71€ pour finir le mois.

En situation de handicap suite à un accident du travail mais pas assez pour toucher l’AAH donc 0€ de ce côté, et ASS 16€80 par jour voilà ce que j’ai tous les jours pour manger me loger.

Désolé pour mon orthographe pourtant j’ai le bac.

Je suis dans ce cas licencié après deux ans et laissé de côté par le système comme une merde.

Pour ceux qui ne sont pas dans la rue personne ne connaît ce qui se passe dans leur vie.

Je suis exactement dans le même cas que vous : travailleuse handicapée aucun droit car pendant 2 ans et demi je n’ai cotisé en rien et ma situation me donne envie de me battre pour nous tous.

Je suis en fin de contrat à midi justement.

Je suis au chômage depuis peu mais je vis loin de tout et je n’ai pas de voiture.

Je sais ce que c’est.

Après 1 an de chômage 460€ suite à une erreur de Pôle Emploi qui m’a quand même laissé avec que ça et 2 enfants on ne peut pas cumuler avec le RSA.

J’ai commencé un remplacement début décembre.

Je suis dans la même situation licenciement inapte à mon poste suite à accident de travail je touche l’ASS je vis seule et une fois mes factures payées il me reste …

Si quelqu’un veut prendre mes conditions de vie je la lui laisse.

Grâce aux GJ ma femme a une prime de fin d’année et une augmentation de salaire, ça prouve que le mouvement fonctionne.

Je suis papa et j’élève seul mes 3 enfants j’ai l’ASS 489€ et mon ex ne donne plus signe de vie depuis 3 ans.

Mes enfants vont régulièrement chez les psys car ils ne comprennent pas.

Les échanges tiennent sur certains fils de discussion à une énumération de lieux / foyers de lutte :

Évreux

Auxerre

42 rond-point de Davézieux 07

Lillers

Bagnols-sur-Cèze

Hyères 83

La Ciotat

Ploërmel

Saint-Ouen-sur-Loire

péage de Fontaine territoire de Belfort

66 péage sud

Decazeville

Périgueux

Montauban Caussade

le centre commercial Petite Arche

le parking de Rochepinard

le parking du Carrefour Market

le pont de Port-Boulet

le centre commercial Blanc-Carroi

le centre commercial de La Flânerie

devant l’Intermarché

devant Auchan

le parking du marché d’Amboise

le rond-point de l’éolienne

l’aire de covoiturage

le parking Super U.

Ces lieux étaient des lieux de passage, de consommation de masse, de non-rencontre.

Les heures de rassemblement font écho à celles auxquelles beaucoup ont l’habitude de se lever pour partir au travail, « avant le soleil » :

6h, 6h30, 6h45, 7h, 6h15, 8h, 6h30, 7h.

Il fait froid, « mais les débats sont chauds ».

On parle beaucoup des gosses, des sorties avec eux et des cadeaux qu’on ne peut pas faire.

Ce premier discours met au jour des situations concrètes, difficultés, horaires, sentiments, stress et peur de tomber, angoisses de « fins de mois » — ce sentiment que « la fin » arrive trop tôt —, hontes : ne plus être à la hauteur, ne plus pouvoir assurer ou regarder ses gamins en face.

Un homme poste une photo de son frigo presque vide (une barquette entamée de jambon industriel, une bouteille) :

Voilà le frigo d’un chômeur à quoi ça ressemble

avec ça je dois aller jusqu’au mois prochain.

La lutte n’est pas esthétisée, la parole pas filtrée, on vient comme on est. Le fait que le rond-point rassemble souvent des gens sans expérience politique facilite les choses. Un homme s’excuse de ses fautes d’orthographe (« et pourtant j’ai le bac »), un autre : « On est pas là pour s’excuser. »

Le gilet jaune évoque l’uniforme de travail des employées du nettoyage (les balayeuses municipales des rues d’Athènes portent le même), celui des employés des compagnies d’électricité et des agent.e.s de la voirie (celles et ceux qui descendent de l’arrière du camion, à toute vitesse dans la lumière des phares, pour raccrocher les poubelles à la benne, la nuit). L’employée chargée de régler le trafic devant l’école primaire de ma fille porte le même, elle aussi gilet jaune : elle en rigole avec le gardien de l’école, à l’heure de la clope qu’ils fument devant les grilles quand tous les enfants sont passés. Un ami le porte sur les échafaudages. Quelques semaines après le début du mouvement, on voit des gilets jaunes partout : peints en bordure d’un terrain vague de Flint, USA, où les eaux communales sont polluées depuis plus de 1000 jours, au milieu des bleus de travail d’un chantier de la périphérie d’Athènes. C’est un vêtement de travail de rue (sous-traitance, travail de nuit ou à horaires décalés), une espèce de vêtement jetable et un étrange panneau de signalisation en tissu, à même le corps. On se rend compte à mesure que la lutte s’amplifie qu’il fait le lien entre bloqueurs et bloqués : il est sur les corps mais aussi sur le tableau de bord ou en réserve dans le coffre, des deux côtés. Ses usages commencent à être déclinés : il devient étendard ou recouvre à Marseille les balcons d’un grand ensemble, comme du linge à sécher. Il anonymise en partie celles et ceux qui l’enfilent : de loin, on ne peut plus distinguer personne. Il les souligne aussi comme un marqueur fluo. Il se détache sur le fond de grisaille des paysages, en ville comme sur les aires d’autoroute. J’imagine que beaucoup portent un pull par-dessous car c’est un vêtement léger tandis que le mouvement des gilets jaunes est un mouvement d’hiver, comme l’était celui des chômeurs et précaires de 1997. Danielle, dans la région de Figeac, chez ma mère : « Je me suis lancée, j’ai enfilé le gilet jaune. » Il fait froid quand on sort, on est content d’arriver au rond-point, on regarde les flammes, on cause, on demande à celles et ceux qui viendront bientôt prendre leur quart d’apporter du café.

Les eaux sont polluées là aussi, un goût d’essence. « Les choses ne sont pas claires », à commencer par ça : la mobilisation ne se construit pas à partir du lieu de travail, usine ou rue, mais à partir du moyen que l’on prend pour aller au travail — un moyen de transport individuel, et non commun : quelque chose qui ancre le mouvement dans l’ordre de la (petite) propriété individuelle — et dans des territoires où perdre sa voiture signifie souvent: perdre son travail. D’où l’importance des voies, lieux de passage, bretelles et aires d’autoroute, et la place secondaire des mobilisations sur les lieux de production. D’où le soutien, aussi, apporté par des formations d’extrême-droite ou apparentées aux revendications antifiscales et antiétatiques présentes à l’origine de la mobilisation. L’ambiguïté du mouvement est pour partie illustrée par le vêtement lui-même : entre connotations prolétariennes (habit de travailleuses et travailleurs précaires dispersé.e.s dans la ville, sur les quais de métro, en bordure des voies rapides) et connotations propriétaires ou petite-bourgeoises (truc de bagnole et « d’automobilistes frustrés »). À travers le vêtement, le mouvement mêle des situations et des revendications jusqu’alors opposées (moins d’impôts / plus de services publics), brouille les lignes.

Comme le souligne une étude de la fondation Jean-Jaurès, la généalogie de ce mouvement, qui brasse des revendications hétérogènes à celles traditionnellement issues du monde et du mouvement ouvriers [2], doit être recherchée dans les mobilisations contre les limitations de vitesse sur les routes secondaires. C’est sur cette thématique que l’extrême-droite a poussé son avantage : « La dénonciation du matraquage fiscal et la défense des automobilistes sont des thématiques travaillées depuis longtemps par [les partis de Marine Le Pen et de Nicolas Dupont-Aignan], qui ont lancé plusieurs campagnes contre le « racket » des automobilistes exercé par exemple au travers des radars (…), des péages (…) ou, plus récemment, des 80 km/h. » [3]

« Signifiant vide », « flottant » ou ambigu, le gilet jaune est dans un deuxième temps déterminé par l’usage qui en est fait, la dynamique propre du mouvement, qui ne tarde pas dépasser les revendications initiales, liées au prix de l’essence, pour faire entendre des revendications sociales plus larges — des secteurs cruciaux de l’hôpital public finissent ainsi par s’y associer en infléchissant profondément son sens (mobilisation surprise des ambulanciers sur la place de la Concorde au lendemain du week-end du 1er décembre). Le gilet jaune s’autonomise des conditions qui l’ont vu naître, se débarrasse pour partir de son copyright initial, semble pouvoir être repris par tout un chacun, un peu à la façon dont un logiciel libre est modifié, copié, diffusé en toute liberté par celles et ceux qui en font usage : c’est la brèche qu’entrevoient les membres du Comité Adama, qui décident de s’y engager malgré, voire en raison même de ses origines droitières : ne pas leur abandonner le terrain.

Il n’est donc pas étonnant que la lutte dont ce mouvement est l’objet et le lieu fasse apparaître des revendications en paternité : pour telle publication alsacienne, la mobilisation du Comité Adama s’apparente à une usurpation (et serait de nature à « dénaturer » le mouvement…). Mais voler, pirater ou usurper un logiciel libre de droits est une contradiction dans les termes.

Dans quelle mesure le mouvement des Gilets Jaunes est-il, grâce au coup de génie de son signe de ralliement, un « mouvement libre de droits »? Dans quelle mesure et à quelles conditions le « copyleft » que met en œuvre sa structure horizontale et décentralisée, l’ouverture au « tout un chacun » qu’il met en jeu ouvrent-ils des perspectives inédites d’émancipation? Dans quelle mesure, aussi, la stratégie de l’extrême-droite consiste-t-elle aujourd’hui à récupérer, pour étendre son hégémonie, des formes apparues à la faveur du mouvement des places ou issues de la culture du partage? L’exemple récent d’un financement participatif (crowdfunding) aux finalités racistes interroge de façon aiguë le processus qui a cours aujourd’hui en France.

Ce mouvement ouvert prend place dans un contexte précis (crise des subprimes, des dettes souveraines et de l’UE, mouvements des places, accession au pouvoir puis effondrement de la gauche grecque, exode syrien, mer Méditerranée devenue la frontière la plus mortelle au monde, Brexit réactionnaire, formation du gouvernement italien par une coalition nationale-populiste, élections américaine et brésilienne). Il importe de le situer dans ce cadre, qui détermine les luttes de pouvoir dont il est le lieu et l’objet, sans nier son originalité, son caractère horizontal et sa dimension spontanée — sans en faire une panacée non plus.

Dans ce contexte, et confronté.e.s à un mouvement traversé par des courants contraires, plusieurs militant.e.s ou sympathisant.e.s « de gauche » (terme pris dans un sens très large et utilisé ici faute de mieux) rappellent que le fascisme historique s’est toujours appuyé sur la récupération et le dévoiement des revendications de justice issues du mouvement ouvrier. La nouveauté de ce mouvement serait trompeuse ; sous ses apparences spontanées (hypothèse de l’instrumentalisation politique), ou à travers elles (hypothèse selon laquelle l’extrême-droite serait déjà hégémonique dans les classes sociales mobilisées, notamment les plus populaires), il porterait à sa racine une caractéristique structurelle du fascisme et serait le vecteur d’une idéologie souterraine qu’il s’agirait de dévoiler. C’est l’analyse défendue par la CGT aux premiers jours du mouvement comme par nombre d’ami.e.s, dont plusieurs sont depuis revenu.e.s, en partie, sur cette estimation.

Cette analyse met en lumière des traits et des risques effectifs mais minore le caractère mouvant du processus en cours, sa part d’indétermination, la marge de manœuvre qu’il offre aux revendications de justice et à la contestation de l’ordre néo-libéral. Elle passe aussi à côté de la définition d’une stratégie de gauche opposée à l’austérité comme aux thèses de l’extrême-droite. L’erreur consiste à considérer comme un tout ce qui ne l’est pas (encore), à figer avant l’heure ce qui est encore mouvant.

L’engagement de militant.e.s et sympathisant.e.s de gauche met en lumière les implications d’une lutte contre l’extrême-droite conduite sur le terrain social. Cette lutte consiste à défendre l’idée de justice jusqu’à ses conséquences ultimes, dans l’objectif avoué d’obliger les formations nationalistes à lâcher prise et à avouer leurs faux-semblants ; à s’opposer aux tentatives de récupération conduites par des militants identitaires et à la présence de personnalités racistes venues sur les ronds-points pour en infléchir le discours ou pour s’y afficher ; à disputer au discours du RN ses prétentions hégémoniques en mettant en lumière son double discours sur les questions sociales ; à rappeller que la montée en puissance régulière du FN débute immédiatement après le tournant de la rigueur (abandon du monde ouvrier sacrifié à la modernisation de l’économie française, théorisé autour de 1983 par François Hollande et quelques autres). Cet engagement évoque à cet égard une opération de rétablissement aux bords du vide. Opération délicate, malaisée, qui implique de se confronter aux résultats du processus de long terme qui a lentement et durablement gangrené, à partir du milieu des années 80, la société française.

C’est aussi, pour beaucoup, une intuition largement défensive : ne pas y aller serait laisser la voie libre au Rassemblement National. Il faut sortir, comme on sort quand on tombe dans une embuscade ou qu’on pressent qu’on sera pris entre deux feux.

L’implication de sympathisant.e.s et de militant.e.s de gauche au sein de ce mouvement, plus qu’un enthousiasme béat, traduit au contraire, dans bien des cas, un certain pessimisme, mais aussi la conscience qu’une politique sociale ne pourra voir le jour que si « la gauche » se réinvente de fond en comble.

Le quartier d’Athènes où j’écris ces lignes se trouve à 3373 kilomètres du boulevard de Maupertuis et de l’ancienne agence Assedic, et ancienne sous-préfecture, où a élu domicile la Maison du peuple de Saint-Nazaire et alentours. La première émeute de la période de crise a débuté ici il y a dix ans, le 6 décembre 2008, après l’assassinat d’un jeune homme de 15 ans, Alèxandros Grigorópoulos, par un policier grec. Beaucoup scrutent d’ici le mouvement des Gilets Jaunes en y reconnaissant des éclats d’une histoire familière — une histoire cassée, en morceaux, qui donne à penser que le même processus, arrêté ici, vient de reprendre ailleurs. Le regard porté sur la France rappelle aussi comme en miroir celui que nombre de Français portaient entre janvier et juillet 2015 sur les événements politiques grecs, comme si leur sort en dépendait.

On retrouve là un trait marquant de l’histoire du mouvement des places, celui du passage de témoin, de la Tunisie au Caire, des manifestations à Bahreïn ou d’Occupy Wall Street à l’Espagne, de l’Espagne à la Grèce, de la Grèce à la Turquie puis à la France de 2016, de Nuit Debout aux Gilets Jaunes. Nombre de Grecs ont le sentiment, quelquefois teinté d’amertume, d’apercevoir entre les mains de ces derniers le relais qu’ils tenaient autrefois.

On ne sait pas comment le relais passe d’un pays à l’autre. Le moment du passage fait défaut. Impossible de savoir quand et à quel endroit l’événement ressurgira, impossible de le décréter.

Léonard, qui vit en France et participe aujourd’hui aux manifestations parisiennes, se souvient d’une de ses dernières visites à Athènes : « J’y avais été envoyé faire une série de reportages en 2012. Dans un café, alors que je l’interrogeais sur la vie pourrie qu’on lui faisait vivre, une institutrice avait planté ses yeux dans les miens et lâché : “La Grèce n’est pas en retard. On vous attend.” »

Ce n’est pourtant pas la même histoire : entre l’expérience grecque des émeutes de 2008, du mouvement des places de 2011, des affrontements et de la répression ayant marqué l’adoption des plans d’austérité et le mouvement qui traverse aujourd’hui la France, il y a bien continuité, mais surtout discontinuité : celle qu’a introduite la défaite en forme de reniement du gouvernement grec et qu’a par la suite semblé élargir un Brexit voté sous des auspices réactionnaires — le nationalisme s’emparant opportunément du thème de la « rupture » pour le faire sien, après qu’il ait glissé des mains de ceux et celles qui le brandissaient au nom de l’idée de justice.

Le mouvement des Gilets Jaunes n’est pas dans la suite du mouvement grec, stoppé net un soir de juillet 2015, mais semble se développer sur un versant opposé ; pas dans la dynamique qui a porté la gauche grecque, les mouvements sociaux et les structures de solidarité jusqu’au seuil du pouvoir mais dans la séquence ouverte par leur mise en échec — une dynamique inverse, née de l’effondrement d’un certain nombre de discours et de rêves. Sous l’apparence d’un reflet déformé, le mouvement des Gilets Jaunes nous renvoie à cette histoire, cassée net, et à la fracture qui la borde.

Jusqu’en juillet 2015, l’espoir était lié ici à une idée, certainement naïve, d’enchaînement presque mécanique : le gouvernement Syriza ferait reculer Bruxelles, l’Eurogroupe, la Commission, la BCE et les gouvernements des pays les plus influents de l’Union ; puis le Portugal, l’Irlande, la France, l’Espagne et l’Italie lui emboîteraient le pas, comme s’ils n’avaient plus qu’à élargir la brèche que « nous » aurions ouverte. Le mouvement des Gilets Jaunes, par la ressemblance même qu’il présente avec nombre d’expériences grecques (de blocages aux péages, d’affrontements avec la police ou les gardes mobiles, de solidarités retrouvées et réinventées), invite à lire l’histoire sous l’angle de ses discontinuités, lignes brisées, cassures, et à attacher l’espoir (une autre forme d’espoir, moins aimable, moins lyrique, moins souriant, moins commode) à ce que cette histoire incertaine, pour partie illisible ou opaque, comporte d’inattendu.

L’illusion de la continuité est passée de l’autre côté. Nombre d’ami.e.s voyaient dans ce mouvement un scénario écrit d’avance, estimaient que les rassemblements sur les ronds-points et l’accession au pouvoir du Rassemblement National étaient reliés par une ligne droite. Les exemples à l’appui de cette thèse ne manquaient pas : le même type d’enchaînement avait été décelé en Ukraine, en Italie, au Brésil, voire aux États-Unis. Personne ne semble alors avoir fait l’hypothèse que ce mouvement agglomèrerait deux semaines plus tard les colères et les revendications des banlieues, des lycées et des universités, des chômeurs, précaires, intermittents et de parties du monde salarié. Après la manifestation du 17 novembre, ce scénario n’a cessé de s’effilocher, contraignant acteurs politiques, syndicalistes et journalistes à réintroduire en hâte de l’incertitude et de la contingence dans leur lecture des faits. Qu’est-ce qu’un « enchaînement »? Les événements se succèdent et s’imbriquent-ils seulement selon la théorie des dominos? N’y a-t-il pas avantage à scruter les lacunes et les trous de l’histoire? Peut-être l’espoir se loge-t-il à l’endroit où la chaîne se brise. Cet espoir et cet imprévu permettent peut-être de définir d’un peu plus près ce « sujet collectif » autour duquel tournent, depuis la dérive et l’auto-annulation du projet social-démocrate, les tentatives de reconstitution d’une force de justice sociale : ce sujet collectif est ce qui n’était pas prévu. (Mais tout imprévu n’est pas nécessairement une bonne nouvelle.)

On sait mieux aujourd’hui sous quelles formes le « peuple » de la théorie populiste est convoqué dans la pratique des formations qui s’en réclament : par un appel au rassemblement autour de symboles nationaux (drapeau, hymne) et une célébration du passé ménageant largement l’imaginaire de la majorité — blanche, « citoyenne » et plutôt intégrée au monde du travail. L’initiative du Collectif Adama introduit, par rapport à cette stratégie, une césure.

L’imprévu, en l’occurrence, n’est peut-être pas « le peuple » mais la coalition ou l’alliance de classes, de segments de classes ou de mondes aux expériences, aux cultures et aux références diverses. C’est le pari de la lutte : non seulement parce que « seule la lutte paye » mais parce qu’en mettant l’accent sur des difficultés et des discriminations communes (précarité, violences policières), elle seule est en mesure d’abattre les murs (racisme, sexisme) entre communautés, minorités, groupes sociaux, sujets subalternes. Comme le remarque Félix Boggio Éwanjé-Épée dans le texte mentionné plus haut, le « signifiant vide » que constitue le gilet jaune est à cet égard incomparablement plus neutre et plus ouvert qu’un drapeau bleu blanc rouge.

À l’heure où ces lignes sont écrites, cette lutte commune, plus intersectionnelle qu’interclassiste, n’est encore qu’un défi ; mais encore a-t-il été relevé.

Montesquieu évoque dans ses Lettres persanes « une révolution souvent aussi imprévue de ceux qui la font que de ceux qui la souffrent ».

On ne sait pas forcément ce qu’est une révolution, ni qu’on est en train d’en faire une : une révolution déjoue l’ordre du savoir et la direction politique, place au premier plan ce qui est en train d’advenir.

On ne sait pas d’avance ce qu’on est en train de faire puis, d’un coup ou par à-coups, on en est informé ; on observe ce qui apparaît sous nos pas, ce qui se dessine sous nos mains, ce qui émerge et qui n’y était pas avant. On agit sans savoir, sans plan, puis on commence à percevoir que cela produit quelque chose. « Ils ne savent pas ce qu’ils font », dit-on de ceux qu’on tient pour irresponsables ou que l’on veut faire passer pour tels. Ce lieu commun répond à la question de la responsabilité ; qu’il puisse exister une responsabilité intuitive, une responsabilité de ce qui n’existe pas encore, a probablement tout à voir avec l’événement révolutionnaire. Cette responsabilité est de nature à faire émerger une condition nouvelle. Les dirigeants politiques français savent ce qu’ils font, les dirigeants syndicaux aussi, mais le moins qu’on puisse dire est que ce savoir et cette rationalité-là sont aujourd’hui mis en défaut, n’ont plus prise sur le réel.

L’invention est moins une question de nouveauté qu’une question de rapport à la pratique et à la hiérarchie entre savoir et action. L’invention obéit au principe d’une découverte par l’expérience propre. Au théâtre comme en musique, l’improvisateur apprend de ce qu’il fait : ses idées sont des réponses à l’accident. Comme en littérature : il faut commencer à écrire pour découvrir ce que l’on a à dire en écrivant. « Je ne sais ce que je vois qu’en travaillant », disait Alberto Giacometti.

Les appareils bureaucratiques sont structurellement incapables d’agir « sans savoir ce qu’ils font », de s’avancer à tâtons ou à l’aveuglette, de s’en remettre à une intuition, d’agir comme on lance un pari, de se risquer sur un sol qui tremble. Les collectifs constitués autour d’une expérience pour partie infra-politique — de travail, de coexistence quotidienne, au lycée ou en fac, de quartier, de ségrégation, de maladie ou de deuil — le peuvent.

Il est significatif que l’esquisse d’une stratégie alternative au refus de participer soit venue de collectifs dont l’histoire s’est développée dans les marges et les abandons de la gauche institutionnelle, contre ses trahisons, et dont la stratégie ne vise pas à revenir à un statu quo antérieur. Des collectifs autonomes, représentant des populations aussi délaissées par la gauche que les vieux bastions ouvriers gagnés par la rhétorique lepéniste : Collectif Adama, Collectif Rosa Parks, Collectif Féministes Révolutionnaires, associations de chômeurs et précaires. Ces collectifs sont de par leur nature, leur histoire et leur situation, notamment vis-à-vis du monde du travail, bien plus à même de lire à travers ce processus ouvert et de s’y faire une place, moins enclins à le réduire à une totalité close. C’est une question de politique, de structure et de temps : il est probablement impossible à un appareil bureaucratique de se glisser dans un temps qu’il ne contrôle pas. La politique syndicale est liée à la programmation (manifestations « légales », préavis, autorisations déposées en préfecture, « journées d’action », rencontres tripartites, réunions interconfédérales) : l’action passe par une maîtrise scrupuleuse de l’agenda. L’appel à converger lancé après bien des tergiversations par Philippe Martinez paraît, logiquement, contourner cette question, en y répondant par une juxtaposition : il y aura désormais le temps des gilets jaunes et le temps syndical, le deuxième ne pouvant se fondre dans le premier. (Mais cette logique est contrecarrée dans la pratique par les convergences opérées localement entre syndicalistes et gilets jaunes.)

Le mouvement en cours fait ainsi apparaitre les modalités par lesquelles une politique nouvelle pourrait se reconstituer autour de l’idée de justice : non à partir des organisations et des façons de faire de la gauche historique mais à partir de collectifs qui se sont constitués dans ses marges, souvent contre elle. La gauche a définitivement perdu l’initiative, faute d’avoir eu le courage de se confronter, notamment, à la réorganisation massive du travail opérée à partir du milieu des années 70 (croissance du précariat, repli défensif des organisations sur les bastions ouvriers et le salariat de la fonction publique, alliance avec les classes supérieures théorisée au sein du Parti socialiste sous le terme de « Troisième Alliance »).

Les initiatives des féministes révolutionnaires, des Queer VNR ou du Comité Adama constituent peut-être aussi un début de réponse aux apories des identity politics, politiques de communautés ségrégées et minoritaires, à l’époque néo-libérale — impasses particulièrement saillantes en Grèce où les revendications LGBTQI sont notamment portées par de grandes fondations culturelles privées, liées aux politiques de défiscalisation et de privatisation à outrance. La convergence esquissée semble dessiner un début d’alternative, en mesure de déjouer le piège d’une parcellisation à l’infini des formations, des revendications et des demandes « minoritaires », parcellisation des droits rendant possible la récupération opportuniste de telle ou telle minorité sur fond de destruction de l’État-providence (soutenir la fermeture des hôpitaux publics tout en prétendant défendre les droits des personnes handicapées, ou les minorités sexuelles).

Comme le rappelle Gérard Noiriel dans un article récent, la démarche des féministes révolutionnaires et du Comité Adama n’est pas sans rappeler celle de la communauté gay et lesbienne de Londres venant en aide aux mineurs en grève du Pays de Galles sous le gouvernement de Margaret Thatcher (épisode retracé par le film Pride) — stratégie bien différente de celle de la dissolution et de l’indistinction populistes. Le processus est ouvert mais hautement incertain. Le « sujet politique » en cours de formation, sujet multiple, capable d’agir sans être forcément unifié sous un signifiant unique, paraît encore particulièrement fragile, et exposé aux attaques et manipulations de l’extrême-droite, plus que jamais en embuscade. Mais nous n’avons probablement pas le loisir de nous replier et d’attendre. On ne sait pas si ça prendra, si le geste consistant à « y aller » avec ses caractéristiques propres tiendra le choc. Il faut s’avancer plus avant, comme y étaient allés malgré leur trouille les militant.e.s gays et lesbiennes de Londres. Malgré l’incertitude, ces initiatives constituent d’ores et déjà un des gestes politiques les plus marquants de notre époque.


dimanche 23 décembre 2018


[1] La Raison populiste, Ernesto Laclau, 2005.

[2] « Ras-le-bol fiscal des conducteurs », exaspération liée à la forte hausse des prix des carburants, et en premier lieu du diesel, mais aussi à « la hausse du prix du contrôle technique », à « l’augmentation des péages autoroutiers et des tarifs de stationnement », à « l’explosion du nombre de personnes flashées par les radars automatiques ». Les «Gilets Jaunes» : révélateur fluorescent des fractures françaises, Jérôme Fourquet, Sylvain Manternach, 28 novembre 2018, Fondation Jean Jaurès.

[3] « Les électeurs de Marine Le Pen et de Nicolas Dupont-Aignan apparaissent comme les plus en pointe dans le soutien à ce mouvement, écrivent Jérôme Fourquet et Sylvain Manternach le 28 novembre 2018. La dénonciation du matraquage fiscal et la défense des automobilistes sont des thématiques travaillées depuis longtemps par ces partis, qui ont lancé plusieurs campagnes contre le « racket » des automobilistes exercé par exemple au travers des radars (…), des péages (…) ou, plus récemment, des 80 km/h. Plus globalement, la rhétorique antiétatiste et antifiscale (sur la banderole déployée en tête de cortège sur les Champs-Élysées était inscrit : « L’État tue le peuple ») n’est pas sans rappeler le discours d’un Pierre Poujade. De la même façon, l’appel « à marcher sur l’Élysée » nous renvoie aux mots d’ordre du boulangisme ou des ligues de l’entre-deux-guerres… » Les «Gilets Jaunes» : révélateur fluorescent des fractures françaises, Jérôme Fourquet, Sylvain Manternach, 28 novembre 2018, Fondation Jean Jaurès.

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